Le Centenaire de la Grande Guerre doit nous aider à regarder vers une Europe unie et souveraine.

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En choisissant l’Amérique pour renouveler sa flotte d’avions de combat, la Belgique a préféré la dépendance à l’OTAN plutôt que la souveraineté dans l’Europe. C’est certes regrettable, mais ce n’est pas le « coup dur » porté à la défense européenne tel que certains l’affirment. Du moins, pas encore…

L’Europe de la défense avance ! 30 milliards d’euros sur 6 ans en sus des budgets nationaux, ce n’est pas rien. Alors quel enseignement tirer de cette « volte-face belge » deux ans à peine après le lancement de la coopération structurée permanente (PESCO), pourtant annoncée comme « historique » ? Tout simplement que, au-delà de moyens, l’Europe de la défense a besoin d’actes refondateurs !

Un peu parce que, naguère, elle tua dans l’œuf la Communauté Européenne de Défense, et beaucoup parce qu’elle détient des clés essentielles pour relancer un processus d’intégration, la France porte une grande responsabilité pour les cinq à dix années à venir.

Tout d’abord en matière de dissuasion nucléaire. Certes, ce ne serait pas la première fois que la France tend la main à ses voisins.  Mais le Brexit change considérablement la donne. Pour la première fois de son histoire, l’Europe sera en capacité de développer une force de dissuasion indépendante. C’est le moment ou jamais pour envoyer un signal vers la « nouvelle Europe », à l’Est, encore marquée par Yalta et tournée vers Washington faute d’Europe puissance à ses côtés pour assurer sa protection. Le partage de l’arme nucléaire ne doit certainement pas être le cœur de la stratégie européenne dans une période marquée par les conflits régionaux. Il n’est pas non plus à négliger en ces temps de prolifération. En réalité cette dissuasion intégrée serait aussi symbolique que déterminante pour débloquer le reste (coopération technologiques, renseignement…). Tout simplement parce qu’elle forcerait les Européens à trancher la question hautement sensible du commandement.

La seconde révolution que la France peut insuffler auprès de ses partenaires concerne la diplomatie. Le 21ème siècle se jouera dans des zones du globe où individuellement le poids de chacun des États européens est relatif. L’Europe n’y est perçue comme la première puissance mondiale que lorsqu’elle y parle d’une seule voix. La création du Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité a été une avancée remarquable du traité de Lisbonne. Mais nous devons aller plus loin…

L’Europe ne doit plus seulement être représentée, elle  doit être incarnée : fusionnons nos ambassades et consuls ! Commençons par certaines régions du monde ou certains pays pour lesquels un consensus est plus facile à dégager. Du passé ne faisons pas table rase, ce n’est jamais bon… A défaut de résultats immédiats, provoquons le mouvement ! Notre immobilisme est observé par une Amérique de plus en plus isolationniste et par une Chine de plus en plus conquérante. D’où la délitescence de la régulation mondiale, d’où la panne de l’OMC… Regardons le monde tel qu’il se redessine et non comme nous souhaiterions le regarder. Européens, nous aurons à défendre le climat pour éloigner la barbarie et prévenir le chaos migratoire. Peut-être demain serons-nous le dernier rempart contre la finance dérégulée ou les derniers défenseurs de la démocratie libérale. Parce qu’elle dispose de la plus importante représentation diplomatique derrière les Etats-Unis, et parce qu’elle dispose d’un droit de veto au Conseil de Sécurité des Nations Unies, la France est la mieux armée pour emmener ces « ambassades des 27 » dans le monde.

Je ne mésestime en rien la violence qu’induit tel basculement pour beaucoup de nos compatriotes. Mais elle n’est que le corollaire de la violence du monde, de plus en plus rapide et global. Depuis la chute du mur de Berlin, nous nous sommes baignés d’une illusion selon laquelle le 21ème siècle serait le prolongement du 20ème à quelques ajustements près. Las…  Nous devrons avoir le courage de dire la  vérité. Cette vérité est que nous avons perdu du temps et nous courons un risque de disparition. Oh non disparaitre en tant que pays… pire peut-être, disparaitre en tant que peuple, libre de choisir son mode de vie, sa culture, son droit du travail, son organisation sociale… cela pourrait ne prendre à peine plus qu’une génération !

La tentation est forte d’escamoter ces sujets au cours de la campagne des Européennes par crainte de réveiller la propagande nationaliste. Grave erreur. Nous touchons, au contraire, au cœur de réacteur de l’escroquerie populiste consistant à faire croire à ceux qui souffrent que la solution est d’attendre, recroquevillés, notre dilution dans la mondialisation. Curieux attachement à la mémoire de Jeanne d’Arc, de Clovis, ou de De Gaulle, que celui qui consiste à baisser les armes ! La France n’a jamais accepté que d’autres choisissent pour elle son destin, ni en 1789 ni en 1940 – et elle n’a pas plus de raison de l’accepter pour 2040. Etre révolutionnaire aujourd’hui, c’est être Européen ! Se lever aujourd’hui, c’est être Européen ! Ce n’est pas la France qui change, c’est le monde ! A travers l’Europe, la France se réinvente pour porter plus loin, plus haut, plus unis, l’idéal de paix et de démocratie hérités du siècle des Lumières.

Nous allons dans quelques jours célébrer le centenaire de l’armistice de la première guerre mondiale. Elle fut avant tout une guerre civile européenne. La défense et la diplomatie européennes sont des symboles forts – ceux d’un continent qui choisit de tourner une page en rendant tout conflit définitivement impossible à l’intérieur de ses frontières. Quel exemple pour les peuples qui, aujourd’hui, ne voient pas le bout du tunnel, pour lesquels la situation semble inextricable ! Comme elle le fut, pour nous, Français et Allemands, Italien, Espagnol en 1914, en 1940… Quel exemple pour Israël et la Palestine, pour la Corée du Nord et du Sud…  Si l’Histoire ne nous aide pas à fabriquer l’avenir, alors c’est que nous ne la comprenons pas.

En une heure la planète reçoit autant d’énergie du soleil qu’elle ne consomme d’énergie totale en une année.

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En une heure la planète reçoit autant d’énergie du soleil qu’elle ne consomme d’énergie totale en une année. Le solaire est l’une des solutions d’avenir dans la lutte contre le changement climatique. Nul doute que les Européens devront l’intégrer dans la stratégie « zéro émission » qu’ils ambitionnent à l’horizon de 2050. Balayons la croyance tenace selon laquelle seules la Grèce ou l’Espagne ont un avenir dans le solaire. Il n’en est rien ! L’Allemagne produit plus que la France alors que celle-ci dispose d’un ensoleillement supérieur. Enfin, le solaire présente un autre atout : contrairement à l’éolien, il est invisible.

Le titre de « champion de la terre » décerné à Emmanuel Macron a de quoi laisser perplexe celui qui ferait le choix de ne regarder que les seules performances chiffrées de la France en matière de développement durable, ni franchement mauvaises ni franchement vertueuses. A n’en pas douter le message qu’ont voulu envoyer les Nations-Unies se situe ailleurs… C’est un fait, le Président français n’a rien d’un écologiste transi. Et c’est peut-être là sa principale force !

Nous sommes peut-être encore les seuls, Français, à ne pas comprendre combien la communauté internationale attend de la France et, à travers elle, de l’Europe. Seule l’Europe peut encore ravir à la Chine un leadership mondial que les Etats-Unis sont en passe d’abandonner au 21ème siècle. La défense du multilatéralisme, la démocratie libérale, la rénovation de la gouvernance mondiale, la prévention des crises, la lutte antiterroriste, tous ces défis se mêlent désormais à celui du climat.

L’écologie politique a cruellement besoin de ce « en même temps » qui naguère séduisit les Françaises et les Français le temps d’une élection et qui, à en croire les sondages, les agacerait désormais. Il n’en demeure pas moins que faire travailler « en même temps » la droite, la gauche et le Centre, « en même temps » l’ancien et le nouveau monde, permet d’enclencher les réformes trop longtemps retardées dans un pays réputé conservateur. Ce qui n’est pas sans forcer le respect de nombreux dirigeants à l’international.

Les révolutions étant souvent silencieuses, c’est un peu dans l’indifférence que la France a lancé au printemps dernier «  Place au soleil » visant à accélérer le solaire. A travers ce plan, à l’horizon de 2023 la France aspire ainsi à atteindre une capacité de 18 à 20 000 mégawatts (l’équivalent d’une quinzaine de réacteurs nucléaires) contre 8 000 actuellement.

La réalité, c’est que balayer de panneaux solaires un pays tel que la France, l’Allemagne ou l’Espagne, n’est pas ce qu’il y a de plus compliqué sur un plan technique. Ça l’est un peu plus sur un plan politique. Ça s’avère être en revanche une vraie bombe à retardement sur un plan social que nous ne savons comment désamorcer.

Demain, une route, un trottoir, une vitre, un meuble, un stylo, produiront des quantités d’énergie que nous ne soupçonnons pas. Cette énergie pourra être consommée instantanément ou de façon différée grâce à des stations hydrogènes. Le numérique permettra de gérer des systèmes d’hybridation ou de cogénération complexes à l’échelon d’un foyer, d’une rue, une ville, possiblement, à terme, à l’échelon d’une agglomération de centaines de milliers d’habitants. « L’Europe de l’énergie » à laquelle nous rêvions depuis des décennies et que l’on imaginait prendre la forme d’un vaste maillage de lignes à haute tension interconnectées sur des dizaines de milliers de kilomètres reposera plus vraisemblablement sur une addition de « smarts grids ». Or, nous sous-estimons combien ce basculement depuis un modèle centralisé vers un modèle déconcentré bouleversera nos organisations sociales.

Ce n’est là, finalement, que la description du modèle d’économie collaborative que beaucoup expliqueraient bien mieux que je ne sais le faire. Sauf que…  lorsque nous ferons le choix d’étendre ce modèle au secteur de l’énergie, nous franchirons le cap de l’exponentiel. La transformation des emplois ne se fera plus en dizaines ou centaines de milliers, mais en millions. Parce qu’ils passeront du rang d’observateurs à celui de chef d’orchestre, les pouvoirs publics ne pourront plus ignorer les défis posés par l’adaptation de notre fiscalité, du droit du travail, de la hiérarchie des normes, de la formation… La vérité, c’est que nous redoutons ce moment. A raison. Il suffit d’observer les remous que suscite le transfert de fiscalité de quelque 20 milliards des retraités vers les actifs certes conséquent, mais sans comparaison avec la hauteur des transferts qui devront s’opérer entre les différents acteurs économiques.

Retournons l’équation dans le sens que l’on voudra. Seule l’Europe peut nous permettre d’opérer un virage aussi brutal. La question du sens est devenue essentielle. Nous ne pourrons plus longtemps louer le véhicule électrique pour réduire la pollution aux particules fines à Lille ou Bruxelles et consentir à maintenir les centrales au charbon dans la Ruhr. Nous ne pourrons plus longtemps augmenter le prix des carburants de façon erratique pour peser sur les comportements (que ce soit en France ou ailleurs) sans une harmonisation de la fiscalité verte à l’échelon de l’Union. Il y a une certaine schizophrénie à regretter la démission de Nicolas Hulot un jour et à signer une pétition contre la taxe carbone le lendemain.

Notre ancien monde est à terre et nous ne le voyons pas car les ruines sont encore debout. Mais le défi est bien là. Le « zéro émission » place l’Europe devant un chantier au moins aussi complexe que celui de la reconstruction d’après-guerre. Ainsi s’ouvre une fenêtre historique pour faire émerger une écologie politique qui ne soit pas au service d’un parti mais d’un projet de société global pour l’Europe.

L’écologie politique peut nous permettre de réinventer le pacte économique. Nous ne combattrons pas les populismes sans tourner la page de l’ultra-libéralisme qui depuis trente ans annihile toute vision commune, que ce soit dans le domaine industriel ou fiscal. La première pierre de « l’Europe sociale », elle est là ! L’Europe doit retrouver la voie d’un libéralisme régulé capable de remettre le capital au service des hommes, tel que le courant centriste auquel j’appartiens n’a jamais cessé de le défendre. Ce n’est pas un hasard si ce leitmotiv se mêle à notre insatiable soif d’Europe.

Comment promouvoir le photovoltaïque dans les 200 millions de foyers que compte l’Union en nous assurant de donner du travail aux 17 millions de jeunes sans emplois au sein de l’Union ? L’Europe a fait le choix de baisser les armes en supprimant tout droit de douanes face à la Chine qui s’adonne à un dumping sauvage sur ses panneaux solaires.  Il nous faut réinstaller des clauses de réciprocité en attendant de relancer l’OMC, bien mal menée depuis vingt ans et désormais dans le viseur de Trump comme de Pékin. Danger… Entre le protectionnisme et l’absence de règles, il doit pouvoir exister une voie médiane – celle de la raison.

L’écologie politique peut nous permettre de réinventer le pacte fiscal. Une nouvelle taxe verte crée, une taxe ancienne supprimée… Ce « talion fiscal » serait de bon augure. Voilà une ligne politique pour les prochaines élections européennes ! Nul besoin de modifier les traités, ni même d’attendre un budget de la zone euro, bien que ce dernier soit incontournable pour bien d’autres raisons. Le semestre européen permettrait déjà d’impulser une telle convergence. Alors que manque-t-il ? Tout simplement un consensus au sein du Parlement Européen pour dire à la Commission et aux Etats : faisons-le ! Voilà ce que peut accomplir un rassemblement central des forces politiques en Europe tel que l’ambitionne Emmanuel Macron.

Chaque année les Européens dépensent 46 % de ce qu’ils produisent, soit 7500 Milliards. Imaginons un instant ce que nous pourrions accomplir en dégageant ne serait-ce que 1 % de ce montant grâce à de nouveaux transferts de compétences. Ce n’est pas beaucoup 1 %.  Cela représenterait 3 plans Juncker… par an ! Posons le débat. Les Européens choisiront.

Enfin, l’écologie politique nous permettra de réinventer le pacte social. Parce que ce sont les classes moyennes qui s’inquiètent du retard pris par notre tissu industriel. Parce que ce sont les plus fragiles qui souffrent de la désindustrialisation, de la précarité énergétique…

Je vis dans l’ex bassin minier de la région Hauts-de-France qui elle-même a fait le pari de la troisième révolution industrielle depuis plusieurs années. Ce territoire d’un million d’habitants, qui est l’un des plus jeune d’Europe, qui s’étend du Béthunois au Valenciennois tente de redresser la tête avec l’ERBM (Engagement pour le Renouveau du Bassin Minier). Tout y a été pensé : la rénovation de 23 000 logements, des politiques vers la jeunesse, l’hôpital numérique… Allons plus loin ! Verdissons-le! Le vrai plan « anti pauvreté », c’est d’abord de reprendre foi en l’avenir.

Rendons autonome chacun des logements qui sont en passe d’être rénovés. Expérimentons la « smart-grid » et invitons chercheurs et bureaux d’étude du monde entier à venir l’observer. Transformons l’autoroute A1 (l’une des plus fréquentée d’Europe) et l’A21 en autoroutes solaires avec des technologies à induction qui décupleront l’autonomie des véhicules. Faisons de ces infrastructures  le laboratoire de la nouvelle mobilité électrique à cinq cent kilomètres de la quasi-totalité des sites de production automobiles de l’Union. Tel un ultime coup de menton du soleil au charbon, le « oui » franc au progrès et à l’Europe.

Bref… en une heure la planète reçoit autant d’énergie du soleil qu’elle ne consomme d’énergie totale en une année.

Réinventer Keynes !

La démission de Nicolas Hulot témoigne de l’ornière dans laquelle se trouve l’écologie politique. On passera sur la forme par laquelle le désormais ex-ministre acta son départ du gouvernement pour mieux nous concentrer sur le fond. Il aura beaucoup été question de la « politique des petits pas », de « lobbies »… et trop peu question d’Europe.

«  sauver la planète »… Donnons un sens aux mots. Estimons-nous que le climat fait peser sur nos civilisations un danger comparable à celui des deux guerres mondiales ? Estimons-nous que les conséquences prévisibles du changement climatique sont autant de Shoahs en puissance ? Si tel est le cas, il nous faut trouver des Churchill, des Roosevelt, des De Gaulle au 21ème siècle ! Alors, il nous incombe de transformer nos lois, directives et plans en véritable machine de guerre ! Face à une Amérique démissionnaire et une Chine encore en transition industrielle, seule l’Europe apparaît en capacité d’assumer pareil leadership.

Les objectifs 2020 en matière d’énergies renouvelables et d’émissions de GES seront atteints, peut-être même dépassés. Il faut saluer le travail accompli. Mais faisons l’effort de regarder l’équation en entier. Si l’Europe est parvenu à tenir l’objectif de diminution des émissions de GES, c’est aussi, pour partie, parce que le recul de la production industrielle y a été plus marqué que n’importe où dans le monde.

Voilà plusieurs années que l’Europe a fait le choix d’axer l’essentiel de sa politique écologique autour de la taxe carbone. Les résultats, comme chacun sait, sont insuffisants. Non que le marché et la taxation soient de mauvais outils en soi. Mais ils témoignent d’une obstination à ne résonner que par l’unique prisme de l’offre au détriment de la demande.

Européens, nous avons abandonné toute référence au keynésianisme depuis maintenant près de trente ans et passé par pertes et profit les vertus de la commande publique. La décennie écoulée marque le point d’orgue de cet abandon avec un recul de l’investissement public plus important encore au sein de la zone euro que dans le reste de l’Union.

Je sais que certains contesteront l’analyse, en s’appuyant sur les chiffres de la dépense publique et des déficits qui se sont envolés. Ce n’est pas moi, soutien de Bayrou lui-même pourfendeur de la dette depuis deux décennies, qui les contesterai. Mais ne mélangeons pas, toutefois, les causes et les conséquences…

Dans la théorie de Keynes (curieusement longtemps présentée comme une pensée de gauche alors qu’elle est au contraire d’un libéralisme implacable), ce n’est pas l’importance de la dépense publique qui fonde l’investissement, et encore moins son impact sur la création de richesse et l’emploi. En clair, un État peut tout à fait présenter une dépense publique massive tout en formant trop peu de capital et de nouveaux emplois. Tout simplement parce que la part réservée aux dépenses de fonctionnement  augmente plus rapidement que la part réservée à investissement. C’est exactement la situation dans laquelle se trouvent les pays qui ont tardé à engager des réformes structurelles – notamment la France, l’Espagne, l’Italie et bien-sûr la Grèce.

Enfin, pour John Maynard Keynes, la lutte contre le déficit ne saurait être une fin soi. Il est en mal nécessaire pour procéder à la stimulation des acteurs économiques, au besoin par la commande publique. Auquel cas ce déficit ne saurait être que temporaire puisque destiné à être renfloué par les rentrées fiscales de la croissance (tout l’inverse de ce qui se passe dans une majorité de pays de la zone euro, donc). Dissipons un dernier malentendu selon lequel l’intervention de l’État telle que la conçoit Keynes légitimerait les nationalisations. Il n’en est rien.

Les politiques keynésiennes déployées après guerre et jusqu’au milieu des années 1970 ont accompagné des mutations économiques et sociales sans précédent en France comme dans le reste de l’Europe. C’est la période des grands édifices publiques, barrages, pont, routes, projets industriels, qui ont désenclavé des régions entières, modernisé nos modes de vie, stimulé une consommation de masse, favorisé l’ascenseur social…

Notre époque contemporaine ne saurait bien-sûr être comparée avec celle de l’après guerre. Il n’en demeure pas moins que l’exigence de transformation qui se pose à nous n’est pas sans présenter quelques similitudes avec l’exigence de reconstruction en 1945. Ne serait-ce que par l’ampleur de la tâche sur un plan économique, sociale et politique. Sans parler du risque de recul démocratique en cas d’échec.

Au lendemain de la guerre une poignée de visionnaires parmi la classe économique et politique, avaient compris que les nations européennes ne seraient pas libres si elles ne prenaient pas la maîtrise technologique des airs – de la même façon que nous ne serons pas libres dans le 21ᵉ siècle si nous ne prenons pas la maîtrise technologique de la transition énergétique et climatique. Or, Airbus, souvent cité en exemple de coopération européenne, n’aurait jamais vu le jour sans cette séquence quelque peu « incestueuse » entre le politique et l’économique.

Nous avons besoin de nouveaux Airbus ! Dans le domaine des batteries, de l’éolien, du solaire, des nanotechnologies… Le plan Juncker a eu le mérite de sortir les Européens d’une torpeur dramatique dans laquelle il s’étaient plongés depuis de nombreuses années. La pérennisation du fond à travers le programme InvestEU pour la période 2021-2027 sera un chantier important de la prochaine mandature. Au-delà des sommes mobilisées, se posera la question de la gouvernance toute aussi cruciale.

L’Europe peut nous permettre de réinventer Keynes que nous pensions définitivement mis hors jeu par la théorie du marché triomphant, la mondialisation et le poids de nos déficits publics. A travers un budget de la zone euro tel que l’appelle de ses vœux Emmanuel Macron, deux pistes de financement pourraient être mobilisées.

La première piste de financement consiste à créer des obligations européennes exclusivement réservées à l’investissement (euro-bonds). Cette restriction serait de nature à rassurer des Allemands jusqu’à présent réticents par crainte (et on les comprend) d’y retrouver de la dette restructurée. Des euro-bonds verts présenteraient l’intérêt, et non des moindres, de faire financer une partie de la croissance décarbonée en Europe par le reste du monde, y compris par ceux qui jusqu’à présent taillaient des croupières à notre industrie – bien-sûr la Chine. Les euro-bonds n’ont rien d’une nouveauté (Delors les proposait déjà). Elles n’attendent qu’une décision collective et politique.

La seconde piste de financement consiste à rechercher de nouvelles marges de manœuvres budgétaires à périmètre existant. Comment ? Tout simplement en faisant des efforts ! Bien-sûr une telle perspective a de quoi effaroucher les gouvernants, Effort et Europe ayant trop longtemps rimé avec austérité et pas assez avec convergence. Une seule réponse possible : changeons !

Dans un billet récent,  je rappelais le poids de la dépense publique en Europe, tous secteurs confondus – solidarités, santé, éducation, sécurité. 1 % de convergence permettrait de dégager entre 70 et 80 Md€ chaque année sans fiscalité nouvelle. Ce serait assez pour solvabiliser l’installation de panneaux solaires dans chaque foyer européen en dix ans, soit près de 200 millions d’habitats ! Puissons-nous imaginer l’impact d’une telle demande sur l’économie verte, l’innovation, l’emploi… D’autres projets d’infrastructures, portés par les euro-régions ou les métropoles, attendent un signal de l’Europe – tels les autoroutes solaires qui en rendant totalement autonomes les véhicules électriques, libéreraient une filière qui piaffe d’impatience…

Je ne mésestime en rien la difficulté de dégager 1 % de dépenses publiques, même de façon étalée dans le temps, quand on observe la difficulté à faire accepter une diminution de cinq euros des prestations logement ou un solde de quelques dizaines d’euros de CSG non compensé par la suppression de la taxe d’habitation. Mais je refuse de croire un seul instant qu’à enjeu comparable pour l’Humanité, et si nous sommes réellement convaincus de l’urgence dans laquelle nous nous trouvons, qu’un peuple qui a su entendre Churchill, Roosevelt, De Gaulle, ne sache entendre l’appel d’un Al Gore ou d’un Nicolas Hulot.

Ce peuple attend juste une Europe qui soit à la hauteur.

“Et pour moi, l’Europe elle fait quoi ?”

A maintenant neuf mois des prochaines élections, l’Europe reste traversée par deux lignes de fractures. Une première, Nord-Sud, autour de la question de l’euro. Une seconde, Est-Ouest, autour de la question migratoire. Tant que l’Europe ne réduira pas ces deux fractures, il lui sera difficile d’engager les autres chantiers de la défense, de l’harmonisation fiscale ou l’Europe sociale. En un mot comme en cent, l’Europe est en panne ! Non qu’elle soit en « panne de projet » comme il est dit souvent. Chacun connait les choix politiques qu’exigent la gouvernance économique ou le droit d’asile. L’Europe est en panne d’arbitrage, prisonnière d’une addition d’égoïsmes nationaux.

Les Européens regardent le monde un peu comme si aucune des révolutions de ces trente dernières années ne s’était produite. L’érosion de la gouvernance mondiale, le déplacement du centre de gravité géopolitique vers l’Asie, le réchauffement climatique, les réveils identitaires, l’émergence de puissances supranationales… Apple, pour ne citer qu’elle, est désormais capitalisée à hauteur de 50 % du PIB de la France.

Tant que les Européens ne prendront pas la mesure de la brutalité du 21ème siècle, ils ne trouveront pas la conviction nécessaire pour embrasser le fédéralisme, pourtant seul capable de leur permettre de rester français, allemands, italiens, polonais… dans une Europe resserrée autour d’un nombre restreint de compétences mais réalisées avec force.

Ce déni de réalité est le pain béni des nationalistes. Bien-sûr, il y a le Brexit. Bien-sûr, il y a l’élection de Donald Trump. Bien-sûr il y a le pied enfoncé dans la porte par Victor Orban, Sebastian Kurz ou Matteo Salvini…. Mais pour l’ultra-droite, les raisons de croire se situent ailleurs. Nul besoin de céder aux sirènes de l’internationale souverainiste de Steve Bannon perçue comme repoussoir (à juste titre) pour aller chasser de nouveaux déçus à droite et à gauche. C’est bien l’apolitisme européen qui rend une victoire possible des extrêmes, en Europe, en mai prochain.

Il ne nous reste pas pléthore de solutions, démocrates, sociaux et libéraux, pour sortir l’Europe de l’ornière. Il nous faudra « réenchanter l’Europe » pour reprendre, là encore, un slogan maintes fois utilisé. Certes…  Mais la vérité m’oblige à dire que nous ne sauverons pas l’Europe à coup de slogans ! Non seulement nous avons dépassé cette séquence, mais surtout parce que des Le Pen ou Mélenchon seront toujours plus efficaces que droites et gauches républicaines réunies dans cet exercice.

Nous avons une fâcheuse tendance à regarder « la jeunesse » comme un monobloc. La réalité est que Erasmus, même si nous devons le développer, même si nous devons l’étendre à l’apprentissage (j’en suis un ardent défenseur) ne fait pas rêver « toute » la jeunesse. C’est peut-être vrai dans des métropoles où se concentrent les deux tiers des richesses produites, ça l’est moins dans les périphéries urbaines où s’est expatriée une partie de la classe moyenne et populaire.

Les valeurs de « paix » ne suffisent plus à rallier la jeunesse à l’idéal européen des manuels d’Histoire. Ce qui ne veut pas dire non plus que cette jeunesse soit contre l’Europe. Non. De manière bien plus pragmatique et « terre à terre », elle attend autre chose de l’Europe. Un jeune préparant le baccalauréat, peinant à décrocher un stage ou un contrat d’apprentissage, a des raisons de se demander si le marché du travail pourra résister aux coups de boutoirs de la Chine ou de l’Inde y compris sur le sol européen. Qu’est-ce qui peut bien « réenchanter l’Europe » aux yeux de cette jeunesse-là ?

Un discours de vérité m’oblige à dire que le « marché », à lui-seul, n’est plus le gage d’une adhésion populaire à l’Europe. Pas plus que le « nous serons plus forts dans la mondialisation grâce à l’Europe », en tout cas pas dans une région telle que les Hauts-de-France où les 20.000 emplois perdus depuis la crise des subprimes peinent à être remplacés par les emplois de la troisième révolution industrielle. Comment expliquer que l’Europe y investisse beaucoup (près de 2 milliards en cinq ans) et que le revenu médian y reste 20 % inférieur à la moyenne nationale depuis plusieurs décennies ? Bien-sûr que l’Europe n’est pas directement responsable. Bien sûr que sans l’Europe, c’eût été pire. Européens convaincus, nous savons tout cela… Mais pour gagner, l’Europe doit désormais faire société. Elle doit s’affranchir du parler européiste pour mieux parler à celles et ceux qui posent une question simple : « Et pour moi, l’Europe elle fait quoi ? ».

Chaque année les Européens dépensent 46 % de ce qu’ils produisent soit un peu moins de 7500 Milliards. Ils consacrent 40 % de cette ressource aux dépenses sociales (retraites comprises),  15 % à la santé, à peine 3 % à la défense. La perspective de mettre en convergence une part de ces politiques publiques nous donne des sueurs froides tant la tâche paraît complexe. Et elle l’est. Mais…

Imaginons un instant ce qui pourrait être accompli si nous optimisions ne serait-ce que 1 % de la dépense publique en Europe (entre 70 et 80 Milliards…). Impossible ? Les armées nationales comptent près d’une centaine armes contre à peine une quarantaine pour l’armée américaine. En Italie, en Grèce ou en Espagne,  le chômage des jeunes flirte avec les 40 % pesant doublement sur les finances publiques. Nous parlons bien de 1 % de convergence de nos politiques publiques à atteindre sur trois à cinq ans, là où une majorité d’Etat ont laissé filé la dépense de l’ordre de 2 à 5 %… par an. Et nous parlons bien d’un effort, non d’ajustement, mais d’un effort pour « réenchanter l’Europe » tel que beaucoup le promettent depuis des décennies, élection après élection…

Regagner 1 % de marges de manœuvre, à fiscalité égale, en faisant ensemble ce que nous faisons séparément, c’est mettre la défense européenne à hauteur de celle des Etats-Unis. Cela changerait radicalement la face du monde. Au-delà de la mise en sécurité du continent (on en oublierait presque la menace terroriste qui reste bien présente), l’Europe gagnerait en respectabilité pour rénover la gouvernance mondiale, lutter contre le protectionnisme, défendre la réciprocité sur les marchés mondiaux.

Regagner 1 % de marges de manœuvre en faisant ensemble ce que nous faisons séparément, c’est nous donner la possibilité de financer trois plans Juncker par an ! L’Europe gagnerait définitivement l’avantage technologique dans la transition énergétique.

Nous pensons que l’urgence est de s’attaquer au chômage des jeunes ? Alors donnons à la possibilité aux 23 millions d’entreprises de l’Union d’embaucher un jeune sans charges pendant 24 mois.

Nous pensons que le vieillissement est la bombe à retardement de l’Europe ? Alors réfléchissons à des péréquations nouvelles en matière de retraites où l’Europe pourrait intervenir en « troisième étage » des régimes généraux et complémentaires.

Nous croyons aux vertus d’une commande publique maîtrisée et plus encore en région Hauts-de-France, au carrefour de la mégalopole européenne. Sans l’Europe, le canal Seine-Nord ne verrait jamais le jour. Alors renforçons, ciblons et politisons les fonds structurels. Réseaux ferrés, ouvrages d’art (comment ne pas avoir en tête le drame de Gênes), demain la production déconcentrée et le stockage des énergies renouvelables… Nombreuses sont les rénovations, innovations ou politiques publiques pour lesquelles les Etats, seuls, ne sont plus à échelle pour investir de manière structurelle telle que les Etats européen ont pu le faire après-guerre, sauf à tailler dans les dépenses sociales ou d’éducation.

Tous ces scénarii n’ont peut-être pas vocation à être mis en œuvre. Mais ils montrent une chose essentielle. Une Europe résolument plus politique et solidaire peut nous permettre de reprendre les commandes d’une société de progrès telle qu’elle semble révolue pour beaucoup d’Européens qui naguère connurent ou entretiennent le souvenir des « trente glorieuses ». Il y a dans le fédéralisme européen les ressorts de l’Europe sociale que les partis nationaux recherchent en ordre dispersé. Voilà pourquoi l’élection de mai 2019 devra rassembler l’ensemble des forces pro-européennes au-delà des clivages et autour d’un projet fort, inédit, et ambitieux. Fort d’un leadership retrouvé, d’une capacité à faire travailler ensemble les sensibilités, et fort de sa capacité à se réformer, l’Europe attend désormais beaucoup de la France – plus exactement de la « France dans l’Europe » d’Emmanuel Macron.

Il faut une « green card à l’Européenne » !

Que ce soit en raison du vieillissement de la population active, en raison du manque d’attractivité de certains métiers ou encore des mutations technologiques, tous les pays de la zone euro connaissent une pénurie plus ou moins importante de main d’œuvre. Elle se situe vraisemblablement au-delà du million d’emplois, engendrant d’importants manque à gagner en termes de PIB, de rentes fiscales et de cotisations sociales. Cette pénurie ne touche pas uniquement le secteur des services, loin s’en faut, mais également ceux de la santé, de l’artisanat et du numérique.

Si une partie des emplois actuellement non pourvus sont susceptibles d’être proposés aux migrants arrivés sur le sol européen au cours des trois à cinq dernières années, il est en revanche faux de penser que seuls sont concernés les métiers pénibles et déclassés.

La population migrante est bien plus hétérogène que la représentation collective que nous en avons. On y recense aussi bien des personnes non qualifiées que des médecins, des ingénieurs, des électriciens, des techniciens, même si dans certains cas la maîtrise ou les attendus méritent d’être approfondis pour « coller » aux standards de la demande européenne. Au risque de surprendre, nombre de ces populations avaient une situation et jouissait d’un statut social dans leur pays d’origine. Pour une raison très simple : migrer a un coût, souvent élevé. Celui des passeurs, des intermédiaires… Ce qui au passage tort le coup à une autre idée reçue selon laquelle « ils ne retourneront jamais chez eux «. Pour certains, oui. Est-ce le cas de tous ? Pas-sûr…On en profitera pour rappeler combien la nuance entre « migrant économique » et « réfugié » est essentielle pour comprendre le débat en matière de droit d’asile.

Il n’en fallait pas plus pour que, en pleine période estivale, les professionnels de l’hôtellerie posent le problème…ou, plus exactement, apportent des pistes de solution en appelant les pouvoirs publics à « régulariser » les migrants qui souhaitent travailler. En réalité, l’écrasante majorité. Il suffit de regarder l’Histoire (je parle en connaissance de cause pour être issu de l’immigration polonaise et yougoslave arrivée dans le bassin minier dans les années 1920). Il suffit d’observer les tentatives désespérées des migrants pour rejoindre la Grande-Bretagne, synonyme, à tort ou à raison, d’eldorado libéral où tout redevient possible économiquement, et ce malgré les alternatives proposées par l’État français et les associations locales.

On voit bien les passions que le débat autour du travail des migrants est susceptible d’allumer, dès lors que nous aurions l’imprudence de nous montrer trop approximatifs dans les termes utilisés ou, pire, si nous l’abandonnions aux seules expressions militantes des pro et anti-migrants. On voit bien qu’un tel débat est du pain béni à la fois pour des néo tiers-mondisme un peu naïf en quête de bonne conscience d’un côté et pour le Rassemblement National de l’autre, bien décidé à se refaire une santé, consciente de l’affaiblissement des partis d’opposition.

Or, deux points peuvent venir fragiliser le débat. D’une part, la notion de permis de travail. Il ne s’agit pas de faire croire, comme souvent, que rien n’existe. Mais bien de s’interroger si ce qui a été pensé en tuyau d’orgue en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie, dans les années 1980-90, au mieux dans les années 2000, reste à échelle des enjeux de la mondialisation en 2020. La réponse est, non. D’autre part, la notion de régularisation me semble mériter un peu plus de rigueur de la part des participants au débat : s’agit-il de régulariser le travail des migrants ou de régulariser les migrants eux-mêmes ? Ce qui constitue deux notions radicalement différentes, pourtant souvent renvoyées un peu hâtivement à une même sémantique. La deuxième option laisse, en France, le souvenir crispé des régularisations de sans papiers intervenus à intervalles de cinq à dix ans et qui, comme chacun sait, n’ont apporté aucune réponse de long terme au phénomène migratoire.

Abstenons-nous donc, en 2018, de propositions binaires ou dogmatiques qui ne feront que monter une sensibilité contre une autre, et de nous emmener, en définitive, dans des impasses politiques.

Entre l’impasse de la naturalisation automatique (synonyme d’appel d’air et inacceptable pour l’opinion) et l’impasse de l’illégalité administrée (en clair la situation actuelle), une troisième voie doit être recherchée. Celle-ci doit permettre de préserver le caractère de réversibilité de la présence sur le territoire (personne ne peut attester qu’un pays instable en 2018 le sera encore en 2025 par exemple). Cette « troisième voie » doit surtout permettre de sortir de l’ambiguïté en matière de droits économiques et sociaux qui reste le fond du problème pour les accueillis comme pour les accueillants.

Si nous voulons pousser la cohérence jusqu’au bout, nous devons faire en sorte que cette « troisième voie » s’adapte à la réalité de Schengen. Et non garder l’actuel système de distribution de permis de travail à l’échelon national (valable dans un pays et non dans un autre pour des résidents hors UE), le plus souvent avec des complexités administratives et des délais longs (jusqu’à un an en France).

Enfin, osons une politique de quotas fondée sur l’analyse des besoins réels des différentes économies de la zone euro. Je suis bien-sûr sensible aux arguments de celles et ceux qu’une telle proposition effraie ou indispose. Mais ont-ils quelque chose de mieux à proposer que le statu quo dans lequel nous nous trouvons actuellement, que ce soit en France, en Italie, et on le voit, en Allemagne ? On voit bien que la générosité d’un dirigeant européen, seul, ne suffit pas sur le long terme. Les campements sauvages, à Calais ou à Paris, l’explosion de mineurs isolés livrés à eux-mêmes à leur majorité… L’extrême droite ressort la grande gagnante de cette situation, de toutes façons promise à quota zéro en termes d’intégration. Pour autant, il serait naïf de penser que s’abstenir de légiférer sur le travail des migrants éloigne le travail des migrants. C’est tout le contraire. Ces derniers alimentent les bataillons de travailleurs clandestins, de l’habitat indigne, quand ce n’est pas celui de la prostitution. Les femmes sont d’ailleurs souvent oubliées deux fois dans cet apolitisme migratoire.

Il n’existe pas de solution miracle. Mais des pistes utiles sont probablement à rechercher dans des démocraties à échelles géographique et sociologique comparables.

L’Europe gagnerait beaucoup à s’inspirer de la carte de résident permanent au Canada ou aux États-Unis, plus connue sous le nom de green card. Elle reste d’ailleurs, pour beaucoup de créateurs ou d’étudiants, y compris en Europe (et donc à priori peu poussés par la faim ou la persécution) le sésame vers un rêve américain… sur lequel l’Amérique a longtemps su capitaliser pour attirer des talents tant en matière d’art ou de nouvelle technologies.

La green card est un document d’identification délivré par les services de l’immigration permettant aux citoyens non naturalisés de s’installer et de travailler légalement sur le territoire sans besoin de visa. Les droits et devoirs des porteurs de la carte sont identiques à ceux de n’importe quel citoyen (impôts, droits sociaux) hormis le droit de vote et l’accès à certaines fonctions administratives et électives. Bref, l’obtention de la green card n’équivaut en rien à l’obtention de citoyenneté américaine ou canadienne. Elle ne présage pas plus une réponse favorable à une hypothétique demande de naturalisation qui, d’ailleurs, ne peut qu’être instruite à l’issue de plusieurs années (le plus souvent 5 ans).

Dans l’idéal, la green card à l’Européenne devrait être délivrée par la future autorité européenne du travail, seule apte à apporter un traitement suffisamment harmonisé de ces demandes de permis de travail à l’échelon de la zone euro, voire en aidant la réorientation de certaines compétences vers certaines géographies de l’Union en fonction des besoins. La green card à l’Européenne pourrait être instruite et délivrée indépendamment du traitement de la demande d’asile pouvant obéir à un processus plus long. Dans l’idéal toujours, cette même demande d’asile ne serait plus régie par le règlement de Dublin qui a vécu, mais bien par le bureau d’appui en matière d’asile (actuel EASO), lui-même transformé en une agence européenne opérationnelle, désormais responsable devant la Commission et le Parlement.

Je le sais, pour certains cet « idéal » s’apparente à un pêché de naïveté. Pour celles et ceux qui acceptent de regarder le monde dans ses enjeux et dans son époque, il n’est que l’orientation qui doit être prise par l’Europe pour apporter des réponses concrètes en faveur d’une gestion à la fois économique, sociale et humaine du phénomène migratoire. Ce n’est pas simple. Mais c’est peut-être justement parce que ce n’est pas simple que nous devons le faire.

The Aquarius urges the end of the Dublin regulation for a new European asylum system

The Aquarius, which is currently being lost in the Mediterranean with more than 600 refugees on board, is only the illustration of a dark everyday life on the borders of Europe. With the exception that, this time, the effect “hot potato” between Italy, Malta, Spain and France mediatized the event in an inglorious way.

In reality the Aquarius announces a long series of dramatic breaking downs if nothing is done very quickly. Fact is that the Dublin regulation has lived!

It is becoming urgent to define a European asylum system based on the welcoming capacity of the States, itself defined over a more contractual and longer term (for example three years), and better debated with the national Parliaments. Why not modulate a part of the European funds (ERDF, ESF, future EMF …) to the degree of commitment of each in this new integrated policy.

It is also essential to transform the current European Asylum Support Office (EASO) into a strong European Agency responsible to the Commission and the Parliament, as well as a decentralized network within the States.  The temptation is great to evade the issue. Why not… but it is playing the risky game of assuming  the feeling of abandonment that can be felt by States in charge of the external borders of the Union and. De facto, it is accepting the nationalist upsurge in these latters. The Orban, Conte, Jansa did not arrive on a snap …

We have many reasons to reform the right of asylum in Europe. We can do it by humanity towards migrants. We can do this in order to show the rest of the world what Europe is at a moment when the latter is looking for new leadership. We can do it, simply, in order to preserve our unity, our democracy, some would say our “tranquility” … Each of these claims, each of these point le views deserves to be listened to and respected. But what is certain is that we have everything to lose by doing nothing.

Aquarius – gare au réveil !

L’Aquarius laissé actuellement en perdition dans la Méditerranée avec plus de 600 réfugiés à son bord n’est que l’illustration d’un sombre quotidien aux frontières de l’Europe. A ceci près que, cette fois, l’effet “patate chaude” entre l’Italie, Malte, l’Espagne et la France a médiatisé l’évènement de façon peu glorieuse.

En réalité l’Aquarius est annonciateur de profonds déchirements si rien n’est entrepris très rapidement. Ne tergiversons pas : le règlement Dublin a vécu !

Il devient urgent de définir une gestion et un droit d’asile européen fondé sur la capacité d’accueil des États, elle-même définie sur une durée plus contractuelle, mieux réflechie avec les Parlements nationaux, et plus longue (par exemple trois ans). Pourquoi pas, au besoin, moduler une partie des fonds européens (FEDER, FSE, futur FME…) au degré d’engagement de chacun dans cette nouvelle politique communautaire.

Il devient tout aussi indispensable de transformer le bureau d’appui en matière d’asile (actuel EASO) en une Agence Européenne forte et responsable devant la Commission et le Parlement, ainsi qu’un maillage déconcentré au sein des États. Botter en touche sur une question aussi politique qu’opérationnelle, c’est assumer le sentiment d’abandon que peuvent éprouver, fort légitimement, les Etats en responsabilité des frontières externes de l’Union et, de facto, accepter l’affaissement nationaliste de ces derniers. Les Orban, Conte, Jansa ne sont pas arrivés sur un claquement de doigt. Ils ont bel et bien prospéré sur nos failles, et en particulier la faille migratoire. Gare au réveil…

Nous avons plusieurs raisons de réformer la politique et le droit d’asile en Europe. Nous pouvons le faire par humanité envers les migrants. Nous pouvons le faire afin de montrer au reste du monde ce qu’est I’Europe à un moment où ce dernier semble en quête d’un nouveau leadership. Nous pouvons le faire, tout simplement, afin de préserver notre unité, notre démocratie, d’aucuns diraient notre “tranquillité”… Gageons que chacune de ses sensibilités mérite d’être écoutée et respectée. Mais ce qui est certain, c’est que nous avons tout à perdre à ne rien faire.

Crise iranienne – l’Europe a les moyens de jouer un (très) sale tour à Donald Trump !

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Au-delà du risque d’embrasement qu’elle fait courir au Moyen-Orient, la décision des Etats-Unis de sortir de l’accord sur le nucléaire iranien sonne l’heure des choix pour les Européens. Ce n’est certes pas la première fois que les Etats-Unis menacent leurs alliés de sanctions économiques afin de les faire plier. On se souvient des trésors d’énergie déployés par l’administration Bush pour dénigrer la France et de l’Allemagne alors opposées à l’entrée en guerre avec l’Irak. Mais cette fois l’ultimatum imposé dans la crise iranienne, après les affaires Alstom et de la BNP, pourrait marquer un virage décisif.

Alors oui, les entreprises européennes doivent rester en Iran malgré un faible débouché commercial, sans commune mesure avec celui des Etats-Unis  (moins de 1 % des exportations de l’UE). Et ce pour plusieurs raisons.

D’abord parce que l’Amérique de Trump passera ! Et elle passera d’autant plus vite que cette Amérique, qui ne fait pas non plus l’unanimité parmi le peuple américain, s’isolera sur la scène internationale. En revanche, les conséquences des décisions en cours engagent l’avenir aux frontières de l’Europe pour une durée qui s’étalera au-delà du mandat du Président Trump. Les Européens doivent avoir les idées claires sur le fait qu’ils seront placés en première ligne du risque terroriste et d’une immigration de masse, bien avant les Etats-Unis.

Ensuite parce que l’Europe est condamnée à jouer un rôle dans cette partie du monde. L’Europe « héritera » tôt ou tard de la responsabilité d’une recherche de résolution au conflit israélo-palestinien. Un tel scénario apparaît presque inévitable alors que tout depuis la chute du mur de Berlin pousse l’Amérique à regarder vers l’Asie. C’est donc bien sa respectabilité pour demain que l’Europe joue aujourd’hui dans cette crise. La décision qu’elle prendra sera scrutée bien au-delà des seuls volumes des contrats signés par PSA ou Airbus, par le Moyen-Orient mais également la Russie et la Chine. Abandonner cette partie du monde maintenant ouvrirait un boulevard économique et diplomatique à ces derniers.

Alors certes l’Europe a la possibilité de tenir tête aux Etats-Unis dans cette crise en prenant une “loi de blocage” qui empêcherait ses entreprises de se conformer à la législation américaine. Mais il y a fort à parier qu’elle ne le fera pas craignant d’ouvrir une guerre économique trop frontale avec les Etats-Unis.

A vrai dire, “loi de blocage” ou non, cela ne changerait probablement pas grand-chose… car la limite d’intervention de l’Europe se situe ailleurs. En effet, si l’Administration Trump se montre aussi sûre d’elle, c’est certainement moins en raison d’une supériorité morale ou diplomatique qu’en raison de la suprématie monétaire des Etats-Unis. C’est bien parce qu’elles traitent en dollar qu’il sera difficile pour nos entreprises de passer à côté des lois américaines.

La crise iranienne constitue en réalité l’un des nombreux épisodes d’une présidence américaine qui, à chaque facétie, pose un peu mieux sur la table le problème et sa solution. Le problème étant l’obsolescence d’un système monétaire international, sorti de la seconde guerre mondial et à peine retoiletté dans les années 1970. La solution étant la nécessité, désormais, d’élever l’euro aux côtés du dollar au rang de monnaie de référence.

L’objectif n’est certainement de « contrer » les Etats-Unis, ce qui n’aurait aucun sens d’un point de vue moral et historique. Mais bien de permettre à l’Europe d’affirmer sa souveraineté économique et, par là-même, aider au rééquilibrage de relations internationales fortement mises à mal depuis les attentats du 11 septembre 2001. Le rééquilibrage euro-dollar s’inscrit probablement dans un enjeu de refonte plus global de la gouvernance mondiale – ONU, FMI, OMC…  C’est un chantier à trente ans ! Si elle ne le fait pas, l’Union Européenne pourrait ainsi abandonner ce contre-pouvoir, monétaire puis géopolitique, à la Chine, elle, bien déterminée dans ce sens. L’Europe pourrait ainsi se marginaliser deux fois en une génération à peine. Est-ce réellement la place à laquelle nous aspirons pour nos enfants dans le monde de 2050 ?

Or, l’Europe a la possibilité de concurrencer le dollar bien plus facilement qu’on ne le pense. L’administration Trump fait le pari, jusqu’à présent rationnel pour tout gouvernement américain d’après-guerre, d’une Europe bien trop divisée pour s’émanciper. Renverser nos divisions internes tiendrait l’administration Trump en échec, avec des répercutions extraordinairement puissantes.

Le poids de la monnaie américaine dans l’économie est le reflet de l’Histoire – les accords de Bretton Woods, le recyclage des pétrodollars… Mais c’est aussi un peu devenu de l’Histoire ancienne. Depuis lors l’Amérique n’est plus la première puissance économique.

La suprématie du dollar dans l’économie mondiale se fonde sur un ensemble de facteurs : une capacité d’attraction, de création, de brevetabilité sans égal, un  rayonnement culturel solidement ancré, une capacité de projection diplomatique et militaire… Mais c’est également parce que les Etats-Unis sont parvenus à maintenir une faiblesse en force que le dollar reste la valeur d’étalonnage. En faisant financer un endettement colossal par le reste du monde, la monnaie américaine continue d’inonder le marché. En 2018, près des deux tiers des réserves mondiales de change restent libellées en dollar contre à peine un cinquième en euros, alors que le poids de l’Union Européenne supplante celui des Etats-Unis (respectivement 25 et 20 % du PIB mondial).

Je ne suis pas en train d’expliquer que l’Europe doit s’endetter « plus », alors que nous tournons avec bien des difficultés la page des dettes souveraines qui auraient pu être fatales à l’Union… Mais bien que l’Europe doit s’endetter « mieux » ! Elle doit apprendre à jouer d’une partition dont l’Amérique a longtemps mené seule le tempo. Si elle veut jouer crédible, l’Europe doit muscler tous les signes de respectabilité sur la scène internationale – à commencer par des institutions plus lisibles, une diplomatie et une défense commune. Mais elle doit surtout apprendre à politiser sa dette !

Jacques Delors a émis l’idée des euro-obligations (euro-bonds) dès la fin des années 80, presque comme le pendant naturel de la monnaie unique. Depuis lors, nous les regardons comme un serpent de mer, presque anxieux devant autant d’évidence et de faisabilité.  Le moment est maintenant venu.

Ces euro-obligations pourraient être réservées à l’investissement et aux grands projets d’infrastructures, indispensables à la digitalisation ou la transition énergétique, domaine dans lequel deux visions du monde s’opposent : l’Europe d’Emmanuel Macron d’un côté et l’Amérique de Donald Trump de l’autre.

Réserver les euro-obligations à l’investissement permettrait non seulement d’en conforter la valeur mais aussi et surtout d’achever de convaincre nos voisins allemands, historiquement prudents par crainte d’y retrouver de la dette restructurée « moins vertueuse ».

L’Europe ne concurrencera pas le dollar à coups de directives. Convergence sociale et fiscale, obligations, budget de la zone euro… L’Europe a besoin d’outils nouveaux dignes de son rang tels que les défend le Président français, il est vrai pour l’instant en minorité… mais aux côtés de dirigeants européens de plus en plus en fragilisés à domicile.

L’émission d’euro-obligations destinées à alimenter un budget de la zone euro (et entre autres de renforcer la circulation de l’euro face au dollar dans le monde) prendrait quelques mois, peut-être une année. Bref, un délai difficilement compatible avec l’ultimatum lancé par le Président américain à l’Europe.

En revanche, la décision de substituer l’euro au dollar dans des contrats signés avec certains pays tiers prendrait tout au plus… quelques semaines. Les freins sont techniquement peu nombreux. Ce qui peut encore retenir la main des dirigeants européens ? La vision d’Europe ! L’Europe doit-elle nous aider à reprendre la main sur la marche du monde ou doit-elle nous aider à affronter la marche du monde ? La nuance est subtile. Elle sépare pourtant depuis vingt ans les visions française et allemande sur le projet européen…

Et si finalement Donald Trump était « l’homme providentiel » que l’Europe n’attendait plus ?

Budget 2021-2027 : remettre l’Europe à l’endroit !

cropped-IMG_20150808_095856_15101.jpgEn ce printemps 2018, le Parlement Européen débat du budget 2021-2027 qui sera exécuté par la prochaine mandature. Il faut se féliciter des bonnes intentions qui commencent à émerger. Malgré la sortie du Royaume-Uni, qui engendre un “manque à gagner” de 10 à 13 milliards si la contribution des 27 autres États-membres restait inchangée, conjointement Commission et Parlement aspirent à maintenir le périmètre budgétaire existant et encouragent même une hausse d’un peu plus d’un milliard. La Commission européenne, pour sa part, souhaite restreindre les financements aux Etats-membres en cas de violation de l’Etat de droit. Et enfin, enfin… plus de moyens pour la défense ! Pour, on l’espère, relayer des faits la vingtaine d’engagements fraîchement conclus au titre de la « coopération structurée permanente » (CSP) dans un monde dont personne ne méconnait la dangerosité et les bouleversements. Bref, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Ce sont là d’excellentes nouvelles. L’Europe avance… Petitement. Modestement. Mais elle avance ! Là où elle semblait vaciller sous les coups de boutoir du Brexit et la montée des souverainismes deux ans en arrière…

Et puis il y a les “vieux démons”… Ceux desquels l’Europe en quête de maturité peine à s’affranchir. Malgré toutes ces bonnes intentions (qui ne sont pas encore acquises rappelons-le), il reste difficile de dépasser les 1,1 % de la richesse produite. L’hypertrophie du secteur agricole demeure… poste ô combien stratégique dans un monde bientôt peuplé de deux milliards d’habitants supplémentaires et frappé par le réchauffement climatique. Mais qui, dans sa construction budgétaire, rapproche plus l’Europe d’un pays en développement que des Etats-Unis qu’elle supplante pourtant en termes de PIB ! Cherchez l’erreur…

Les débat à venir seront denses et riches, engagés pour beaucoup, afin d’ajuster les curseurs d’un à deux, peut-être trois milliards d’un programme vers un autre. Ces débats seront importants et nul ne saurait en minimiser la portée. Mais à vrai dire, le fond du problème se situe ailleurs… Qui imagine un instant fixer le loyer et les charges du locataire suivant en rendant le bail ? Et bien c’est aujourd’hui un peu le mode de fonctionnement de l’Europe en matière budgétaire !

La vision pluriannuelle est une excellente chose. Elle doit être conservée, peut-être même enrichie pour regarder le plus loin possible et de la manière la plus coordonnée qui soit… La transition énergétique, l’intelligence artificielle exigent de telles visions structurelles. En revanche, l’incongruité calendaire qui consiste à décider (à tout le moins fortement orienter) les marges et les priorités de la mandature suivante a un effet déresponsabilisant. Elle gêne la politisation de l’action. Et, n’en doutons pas, elle ne contribue guère à rapprocher les Européens de l’Europe.

Gestion de la crise migratoire, défense, soutien au numérique, intelligence artificielle… Nous ne rendrons pas l’Europe plus démocratique sans réinvestir l’exécutif et le législatif des prérogatives qui doivent être les leurs dans la construction et l’exécution du budget. Ce principe est le fondement de toute construction politique, de tout Etat régalien – depuis des siècles. Il nous faudra remettre l’Europe à l’endroit ; en permettant à la mandature en place de déterminer sa propre trajectoire (ce qui ne doit pas empêcher d’anticiper au-delà, bien sûr). Mais il nous faudra aussi et surtout mettre l’Europe debout ; en conférant à cette dernière les moyens d’une autonomie budgétaire qui lui fait aujourd’hui cruellement défaut pour rapprocher le bulletin de vote de l’action de terrain. Par le développement d’eurobonds ? Par un point de « TVA européenne » redéployé des TVA de chaque pays de l’Union (et non en plus) ? Ouvrons le débat !

Europe sociale, candidatons !

L’Europe réfléchit à une nouvelle administration chargée de prévenir et lutter contre le dumping social… et si elle trouvait sa place dans l’ex-bassin minier ? 

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Il y a plusieurs mois, je soutenais la relocalisation de l’Agence Européenne des Médicaments en région Hauts-de-France, au cœur de l’ex-bassin minier distant à peine d’une vingtaine de kilomètres de la capitale régionale, soit l’épaisseur du trait sur une carte de l’Europe ou du monde. Or, les espaces de projets les plus prometteurs sont ceux qui dépassent le million d’habitants, seuil désormais minimal pour rapprocher périphéries et centralités via des modèles de développement plus collaboratifs, mieux connectés au reste de la planète…  Des villes telles que Barcelone, Alicante, Lisbonne ou Turin, dont nous louons souvent la « renaissance », obéissent à ce modèle. Plus de la moitié des emplois créés chaque année dans l’OCDE le sont dans un espace métropolitain. Que dire enfin de la Silicon Valley prise en comparaison par certains pour parler de REV 3 dans les Hauts-de-France ? Elle irrigue entreprises, laboratoires, starts-up… sur des centaines de kilomètres.

Bref, je persiste et signe ! Artois et Flandres doivent apprendre à regarder dans la même direction (et probablement avec d’autres) quand il s‘agit d’Europe. Une autorité européenne aurait donc toute sa place dans l’ex-bassin minier, classé au patrimoine de l’UNESCO, à côté du Louvre-Lens, « par procuration » de la métropole européenne lilloise. Ce droit commun aurait un impact autrement plus fort que les politiques et dispositifs d’exception auxquels habitants et dirigeants ont fini par s’habituer au fil des ans. Pour être plus clair encore : implanter l’Europe là les citoyens se sentent les plus écartés serait un formidable pied de nez au renoncement ! Et, par là même, couperait l’herbe sous le pied des populistes.

Pourquoi remettre cette affaire sur le tapis ? Pour régler des comptes ? Certainement pas ! Mais apprendre des erreurs passées, oui…

Le Brexit n’a pas eu que pour seul effet de relocaliser deux agences européennes, Dieu merci ! Il a suscité une prise de conscience bien plus large. En région, avec le volontarisme de l’exécutif actuel pour attirer les entrepreneurs britanniques et aller cranter plus loin, plus fort, dans REV 3. Au national, en plaçant la France face à son destin. On ne peut exclure que les conséquences néfastes du Brexit en Grande-Bretagne ait redonné l’envie aux Français, les conduisant à élire un Président jeune, capable de faire travailler ensemble droite et gauche. En Europe enfin, où le désir de société s’exprime. L’Europe arrive à la fin d’un cycle où chacun comprend que la construction par la marché et pour le marché… c’est aussi le suicide par le marché. L’Europe doit devenir autre chose – cette communauté de projet telle que la rêvait Victor Hugo. Sauf que ce n’est pas d’un « rêve » dont il s’agit, mais bien d’une confrontation au réel.

Le rôle de l’OTAN, la direction prise par la Russie, le terrorisme international remettent la défense européenne en selle. La nécessité de rééquilibrer le commerce mondial, la lutte contre le changement climatique, la gestion des flux migratoires, l’intelligence artificielle, rappellent l’importance d’une Europe capable de parler d’une voix forte dans les instances internationales.

Il y a surtout l’aspiration à une Europe plus sociale. Pour la premières fois depuis vingt ans, les volontés (plus ou moins bonnes, il est vrai) se sont mises autour de la table pour ouvrir le dossier des 17 millions de travailleurs détachés. C’est un début ! Insuffisant… Mais suffisamment prometteur pour qu’on ne le balaie pas d’un revers de la main sous couvert de fatalisme. L’Europe envisage de se doter d’un « nouvel endroit où seraient réunies les administrations nationales pour coopérer, échanger de l’information et faciliter les inspections communes » pour reprendre le propos exact de la Commissaire chargée de l’emploi et des affaires sociales, Marianne Thyssen. En clair :

Cette nouvelle Autorité européenne du travail, qui serait calquée sur le fonctionnement d’Europol (elle-même disposant d’un siège à La Haye et d’un bureau à Lyon), va devoir trouver sa place – au propre comme au figuré.

Chacun connaît mon attachement à l’Europe. Je ne dis pas qu’il faille faire feu de tout bois ! Je dis simplement deux choses.

1/ Rien n’empêche les Hauts de France de réfléchir d’ores et déjà à une nouvelle candidature dans l’hypothèse (probable) où cette nouvelle autorité verrait le jour. A condition d’y réfléchir collectivement, en mode « euro-région » et non en mode « ville », au risque de connaitre une déconvenue similaire au dossier de l’AEM. Une implantation à vingt kilomètres de Lille, tout en gardant la visibilité et le prestige de la métropole européenne, fait sens.

2 / La future Agence européenne du travail (appelons-la de cette façon) présenterait des caractéristiques bien différentes de celles de l’Agence européenne des médicaments, notamment en termes de retombées économiques. Mais elle présenterait un attrait comparable et ô combien précieux : ramener l’Europe dans l’ex-bassin minier du Pas-de-Calais… si nous estimions que telle est la voie à prendre. Chacun l’aura compris, je fais partie de ceux là. Je suis intimement convaincu que nous avons besoin d’un tel signal européen pour entériner la  mobilisation grandissante en faveur de l’Engagement pour le Renouveau du Bassin Minier, du Louvre Lens, des zones franches. Mais personne ne peut le faire seul…

On ne saurait fustiger l’Europe pour sa faiblesse de projet social et rester passif le jour où celui-ci vous tend, même timidement, les bras. Peut-être, cette responsabilité est-elle plus forte encore de la part de dirigeants eux-mêmes issus de territoires où les symboles ont façonné l’Histoire. Nul doute que la mobilisation d’un ancien bastion industriel, marqué par les délocalisations et les luttes sociales passées, pour accueillir ce qui pourrait être demain un acteur de poids de l’Europe sociale, ajouterait à ce symbole.