Il faut une « green card à l’Européenne » !

Que ce soit en raison du vieillissement de la population active, en raison du manque d’attractivité de certains métiers ou encore des mutations technologiques, tous les pays de la zone euro connaissent une pénurie plus ou moins importante de main d’œuvre. Elle se situe vraisemblablement au-delà du million d’emplois, engendrant d’importants manque à gagner en termes de PIB, de rentes fiscales et de cotisations sociales. Cette pénurie ne touche pas uniquement le secteur des services, loin s’en faut, mais également ceux de la santé, de l’artisanat et du numérique.

Si une partie des emplois actuellement non pourvus sont susceptibles d’être proposés aux migrants arrivés sur le sol européen au cours des trois à cinq dernières années, il est en revanche faux de penser que seuls sont concernés les métiers pénibles et déclassés.

La population migrante est bien plus hétérogène que la représentation collective que nous en avons. On y recense aussi bien des personnes non qualifiées que des médecins, des ingénieurs, des électriciens, des techniciens, même si dans certains cas la maîtrise ou les attendus méritent d’être approfondis pour « coller » aux standards de la demande européenne. Au risque de surprendre, nombre de ces populations avaient une situation et jouissait d’un statut social dans leur pays d’origine. Pour une raison très simple : migrer a un coût, souvent élevé. Celui des passeurs, des intermédiaires… Ce qui au passage tort le coup à une autre idée reçue selon laquelle « ils ne retourneront jamais chez eux «. Pour certains, oui. Est-ce le cas de tous ? Pas-sûr…On en profitera pour rappeler combien la nuance entre « migrant économique » et « réfugié » est essentielle pour comprendre le débat en matière de droit d’asile.

Il n’en fallait pas plus pour que, en pleine période estivale, les professionnels de l’hôtellerie posent le problème…ou, plus exactement, apportent des pistes de solution en appelant les pouvoirs publics à « régulariser » les migrants qui souhaitent travailler. En réalité, l’écrasante majorité. Il suffit de regarder l’Histoire (je parle en connaissance de cause pour être issu de l’immigration polonaise et yougoslave arrivée dans le bassin minier dans les années 1920). Il suffit d’observer les tentatives désespérées des migrants pour rejoindre la Grande-Bretagne, synonyme, à tort ou à raison, d’eldorado libéral où tout redevient possible économiquement, et ce malgré les alternatives proposées par l’État français et les associations locales.

On voit bien les passions que le débat autour du travail des migrants est susceptible d’allumer, dès lors que nous aurions l’imprudence de nous montrer trop approximatifs dans les termes utilisés ou, pire, si nous l’abandonnions aux seules expressions militantes des pro et anti-migrants. On voit bien qu’un tel débat est du pain béni à la fois pour des néo tiers-mondisme un peu naïf en quête de bonne conscience d’un côté et pour le Rassemblement National de l’autre, bien décidé à se refaire une santé, consciente de l’affaiblissement des partis d’opposition.

Or, deux points peuvent venir fragiliser le débat. D’une part, la notion de permis de travail. Il ne s’agit pas de faire croire, comme souvent, que rien n’existe. Mais bien de s’interroger si ce qui a été pensé en tuyau d’orgue en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie, dans les années 1980-90, au mieux dans les années 2000, reste à échelle des enjeux de la mondialisation en 2020. La réponse est, non. D’autre part, la notion de régularisation me semble mériter un peu plus de rigueur de la part des participants au débat : s’agit-il de régulariser le travail des migrants ou de régulariser les migrants eux-mêmes ? Ce qui constitue deux notions radicalement différentes, pourtant souvent renvoyées un peu hâtivement à une même sémantique. La deuxième option laisse, en France, le souvenir crispé des régularisations de sans papiers intervenus à intervalles de cinq à dix ans et qui, comme chacun sait, n’ont apporté aucune réponse de long terme au phénomène migratoire.

Abstenons-nous donc, en 2018, de propositions binaires ou dogmatiques qui ne feront que monter une sensibilité contre une autre, et de nous emmener, en définitive, dans des impasses politiques.

Entre l’impasse de la naturalisation automatique (synonyme d’appel d’air et inacceptable pour l’opinion) et l’impasse de l’illégalité administrée (en clair la situation actuelle), une troisième voie doit être recherchée. Celle-ci doit permettre de préserver le caractère de réversibilité de la présence sur le territoire (personne ne peut attester qu’un pays instable en 2018 le sera encore en 2025 par exemple). Cette « troisième voie » doit surtout permettre de sortir de l’ambiguïté en matière de droits économiques et sociaux qui reste le fond du problème pour les accueillis comme pour les accueillants.

Si nous voulons pousser la cohérence jusqu’au bout, nous devons faire en sorte que cette « troisième voie » s’adapte à la réalité de Schengen. Et non garder l’actuel système de distribution de permis de travail à l’échelon national (valable dans un pays et non dans un autre pour des résidents hors UE), le plus souvent avec des complexités administratives et des délais longs (jusqu’à un an en France).

Enfin, osons une politique de quotas fondée sur l’analyse des besoins réels des différentes économies de la zone euro. Je suis bien-sûr sensible aux arguments de celles et ceux qu’une telle proposition effraie ou indispose. Mais ont-ils quelque chose de mieux à proposer que le statu quo dans lequel nous nous trouvons actuellement, que ce soit en France, en Italie, et on le voit, en Allemagne ? On voit bien que la générosité d’un dirigeant européen, seul, ne suffit pas sur le long terme. Les campements sauvages, à Calais ou à Paris, l’explosion de mineurs isolés livrés à eux-mêmes à leur majorité… L’extrême droite ressort la grande gagnante de cette situation, de toutes façons promise à quota zéro en termes d’intégration. Pour autant, il serait naïf de penser que s’abstenir de légiférer sur le travail des migrants éloigne le travail des migrants. C’est tout le contraire. Ces derniers alimentent les bataillons de travailleurs clandestins, de l’habitat indigne, quand ce n’est pas celui de la prostitution. Les femmes sont d’ailleurs souvent oubliées deux fois dans cet apolitisme migratoire.

Il n’existe pas de solution miracle. Mais des pistes utiles sont probablement à rechercher dans des démocraties à échelles géographique et sociologique comparables.

L’Europe gagnerait beaucoup à s’inspirer de la carte de résident permanent au Canada ou aux États-Unis, plus connue sous le nom de green card. Elle reste d’ailleurs, pour beaucoup de créateurs ou d’étudiants, y compris en Europe (et donc à priori peu poussés par la faim ou la persécution) le sésame vers un rêve américain… sur lequel l’Amérique a longtemps su capitaliser pour attirer des talents tant en matière d’art ou de nouvelle technologies.

La green card est un document d’identification délivré par les services de l’immigration permettant aux citoyens non naturalisés de s’installer et de travailler légalement sur le territoire sans besoin de visa. Les droits et devoirs des porteurs de la carte sont identiques à ceux de n’importe quel citoyen (impôts, droits sociaux) hormis le droit de vote et l’accès à certaines fonctions administratives et électives. Bref, l’obtention de la green card n’équivaut en rien à l’obtention de citoyenneté américaine ou canadienne. Elle ne présage pas plus une réponse favorable à une hypothétique demande de naturalisation qui, d’ailleurs, ne peut qu’être instruite à l’issue de plusieurs années (le plus souvent 5 ans).

Dans l’idéal, la green card à l’Européenne devrait être délivrée par la future autorité européenne du travail, seule apte à apporter un traitement suffisamment harmonisé de ces demandes de permis de travail à l’échelon de la zone euro, voire en aidant la réorientation de certaines compétences vers certaines géographies de l’Union en fonction des besoins. La green card à l’Européenne pourrait être instruite et délivrée indépendamment du traitement de la demande d’asile pouvant obéir à un processus plus long. Dans l’idéal toujours, cette même demande d’asile ne serait plus régie par le règlement de Dublin qui a vécu, mais bien par le bureau d’appui en matière d’asile (actuel EASO), lui-même transformé en une agence européenne opérationnelle, désormais responsable devant la Commission et le Parlement.

Je le sais, pour certains cet « idéal » s’apparente à un pêché de naïveté. Pour celles et ceux qui acceptent de regarder le monde dans ses enjeux et dans son époque, il n’est que l’orientation qui doit être prise par l’Europe pour apporter des réponses concrètes en faveur d’une gestion à la fois économique, sociale et humaine du phénomène migratoire. Ce n’est pas simple. Mais c’est peut-être justement parce que ce n’est pas simple que nous devons le faire.

The Aquarius urges the end of the Dublin regulation for a new European asylum system

The Aquarius, which is currently being lost in the Mediterranean with more than 600 refugees on board, is only the illustration of a dark everyday life on the borders of Europe. With the exception that, this time, the effect “hot potato” between Italy, Malta, Spain and France mediatized the event in an inglorious way.

In reality the Aquarius announces a long series of dramatic breaking downs if nothing is done very quickly. Fact is that the Dublin regulation has lived!

It is becoming urgent to define a European asylum system based on the welcoming capacity of the States, itself defined over a more contractual and longer term (for example three years), and better debated with the national Parliaments. Why not modulate a part of the European funds (ERDF, ESF, future EMF …) to the degree of commitment of each in this new integrated policy.

It is also essential to transform the current European Asylum Support Office (EASO) into a strong European Agency responsible to the Commission and the Parliament, as well as a decentralized network within the States.  The temptation is great to evade the issue. Why not… but it is playing the risky game of assuming  the feeling of abandonment that can be felt by States in charge of the external borders of the Union and. De facto, it is accepting the nationalist upsurge in these latters. The Orban, Conte, Jansa did not arrive on a snap …

We have many reasons to reform the right of asylum in Europe. We can do it by humanity towards migrants. We can do this in order to show the rest of the world what Europe is at a moment when the latter is looking for new leadership. We can do it, simply, in order to preserve our unity, our democracy, some would say our “tranquility” … Each of these claims, each of these point le views deserves to be listened to and respected. But what is certain is that we have everything to lose by doing nothing.

Aquarius – gare au réveil !

L’Aquarius laissé actuellement en perdition dans la Méditerranée avec plus de 600 réfugiés à son bord n’est que l’illustration d’un sombre quotidien aux frontières de l’Europe. A ceci près que, cette fois, l’effet “patate chaude” entre l’Italie, Malte, l’Espagne et la France a médiatisé l’évènement de façon peu glorieuse.

En réalité l’Aquarius est annonciateur de profonds déchirements si rien n’est entrepris très rapidement. Ne tergiversons pas : le règlement Dublin a vécu !

Il devient urgent de définir une gestion et un droit d’asile européen fondé sur la capacité d’accueil des États, elle-même définie sur une durée plus contractuelle, mieux réflechie avec les Parlements nationaux, et plus longue (par exemple trois ans). Pourquoi pas, au besoin, moduler une partie des fonds européens (FEDER, FSE, futur FME…) au degré d’engagement de chacun dans cette nouvelle politique communautaire.

Il devient tout aussi indispensable de transformer le bureau d’appui en matière d’asile (actuel EASO) en une Agence Européenne forte et responsable devant la Commission et le Parlement, ainsi qu’un maillage déconcentré au sein des États. Botter en touche sur une question aussi politique qu’opérationnelle, c’est assumer le sentiment d’abandon que peuvent éprouver, fort légitimement, les Etats en responsabilité des frontières externes de l’Union et, de facto, accepter l’affaissement nationaliste de ces derniers. Les Orban, Conte, Jansa ne sont pas arrivés sur un claquement de doigt. Ils ont bel et bien prospéré sur nos failles, et en particulier la faille migratoire. Gare au réveil…

Nous avons plusieurs raisons de réformer la politique et le droit d’asile en Europe. Nous pouvons le faire par humanité envers les migrants. Nous pouvons le faire afin de montrer au reste du monde ce qu’est I’Europe à un moment où ce dernier semble en quête d’un nouveau leadership. Nous pouvons le faire, tout simplement, afin de préserver notre unité, notre démocratie, d’aucuns diraient notre “tranquillité”… Gageons que chacune de ses sensibilités mérite d’être écoutée et respectée. Mais ce qui est certain, c’est que nous avons tout à perdre à ne rien faire.

Crise iranienne – l’Europe a les moyens de jouer un (très) sale tour à Donald Trump !

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Au-delà du risque d’embrasement qu’elle fait courir au Moyen-Orient, la décision des Etats-Unis de sortir de l’accord sur le nucléaire iranien sonne l’heure des choix pour les Européens. Ce n’est certes pas la première fois que les Etats-Unis menacent leurs alliés de sanctions économiques afin de les faire plier. On se souvient des trésors d’énergie déployés par l’administration Bush pour dénigrer la France et de l’Allemagne alors opposées à l’entrée en guerre avec l’Irak. Mais cette fois l’ultimatum imposé dans la crise iranienne, après les affaires Alstom et de la BNP, pourrait marquer un virage décisif.

Alors oui, les entreprises européennes doivent rester en Iran malgré un faible débouché commercial, sans commune mesure avec celui des Etats-Unis  (moins de 1 % des exportations de l’UE). Et ce pour plusieurs raisons.

D’abord parce que l’Amérique de Trump passera ! Et elle passera d’autant plus vite que cette Amérique, qui ne fait pas non plus l’unanimité parmi le peuple américain, s’isolera sur la scène internationale. En revanche, les conséquences des décisions en cours engagent l’avenir aux frontières de l’Europe pour une durée qui s’étalera au-delà du mandat du Président Trump. Les Européens doivent avoir les idées claires sur le fait qu’ils seront placés en première ligne du risque terroriste et d’une immigration de masse, bien avant les Etats-Unis.

Ensuite parce que l’Europe est condamnée à jouer un rôle dans cette partie du monde. L’Europe « héritera » tôt ou tard de la responsabilité d’une recherche de résolution au conflit israélo-palestinien. Un tel scénario apparaît presque inévitable alors que tout depuis la chute du mur de Berlin pousse l’Amérique à regarder vers l’Asie. C’est donc bien sa respectabilité pour demain que l’Europe joue aujourd’hui dans cette crise. La décision qu’elle prendra sera scrutée bien au-delà des seuls volumes des contrats signés par PSA ou Airbus, par le Moyen-Orient mais également la Russie et la Chine. Abandonner cette partie du monde maintenant ouvrirait un boulevard économique et diplomatique à ces derniers.

Alors certes l’Europe a la possibilité de tenir tête aux Etats-Unis dans cette crise en prenant une “loi de blocage” qui empêcherait ses entreprises de se conformer à la législation américaine. Mais il y a fort à parier qu’elle ne le fera pas craignant d’ouvrir une guerre économique trop frontale avec les Etats-Unis.

A vrai dire, “loi de blocage” ou non, cela ne changerait probablement pas grand-chose… car la limite d’intervention de l’Europe se situe ailleurs. En effet, si l’Administration Trump se montre aussi sûre d’elle, c’est certainement moins en raison d’une supériorité morale ou diplomatique qu’en raison de la suprématie monétaire des Etats-Unis. C’est bien parce qu’elles traitent en dollar qu’il sera difficile pour nos entreprises de passer à côté des lois américaines.

La crise iranienne constitue en réalité l’un des nombreux épisodes d’une présidence américaine qui, à chaque facétie, pose un peu mieux sur la table le problème et sa solution. Le problème étant l’obsolescence d’un système monétaire international, sorti de la seconde guerre mondial et à peine retoiletté dans les années 1970. La solution étant la nécessité, désormais, d’élever l’euro aux côtés du dollar au rang de monnaie de référence.

L’objectif n’est certainement de « contrer » les Etats-Unis, ce qui n’aurait aucun sens d’un point de vue moral et historique. Mais bien de permettre à l’Europe d’affirmer sa souveraineté économique et, par là-même, aider au rééquilibrage de relations internationales fortement mises à mal depuis les attentats du 11 septembre 2001. Le rééquilibrage euro-dollar s’inscrit probablement dans un enjeu de refonte plus global de la gouvernance mondiale – ONU, FMI, OMC…  C’est un chantier à trente ans ! Si elle ne le fait pas, l’Union Européenne pourrait ainsi abandonner ce contre-pouvoir, monétaire puis géopolitique, à la Chine, elle, bien déterminée dans ce sens. L’Europe pourrait ainsi se marginaliser deux fois en une génération à peine. Est-ce réellement la place à laquelle nous aspirons pour nos enfants dans le monde de 2050 ?

Or, l’Europe a la possibilité de concurrencer le dollar bien plus facilement qu’on ne le pense. L’administration Trump fait le pari, jusqu’à présent rationnel pour tout gouvernement américain d’après-guerre, d’une Europe bien trop divisée pour s’émanciper. Renverser nos divisions internes tiendrait l’administration Trump en échec, avec des répercutions extraordinairement puissantes.

Le poids de la monnaie américaine dans l’économie est le reflet de l’Histoire – les accords de Bretton Woods, le recyclage des pétrodollars… Mais c’est aussi un peu devenu de l’Histoire ancienne. Depuis lors l’Amérique n’est plus la première puissance économique.

La suprématie du dollar dans l’économie mondiale se fonde sur un ensemble de facteurs : une capacité d’attraction, de création, de brevetabilité sans égal, un  rayonnement culturel solidement ancré, une capacité de projection diplomatique et militaire… Mais c’est également parce que les Etats-Unis sont parvenus à maintenir une faiblesse en force que le dollar reste la valeur d’étalonnage. En faisant financer un endettement colossal par le reste du monde, la monnaie américaine continue d’inonder le marché. En 2018, près des deux tiers des réserves mondiales de change restent libellées en dollar contre à peine un cinquième en euros, alors que le poids de l’Union Européenne supplante celui des Etats-Unis (respectivement 25 et 20 % du PIB mondial).

Je ne suis pas en train d’expliquer que l’Europe doit s’endetter « plus », alors que nous tournons avec bien des difficultés la page des dettes souveraines qui auraient pu être fatales à l’Union… Mais bien que l’Europe doit s’endetter « mieux » ! Elle doit apprendre à jouer d’une partition dont l’Amérique a longtemps mené seule le tempo. Si elle veut jouer crédible, l’Europe doit muscler tous les signes de respectabilité sur la scène internationale – à commencer par des institutions plus lisibles, une diplomatie et une défense commune. Mais elle doit surtout apprendre à politiser sa dette !

Jacques Delors a émis l’idée des euro-obligations (euro-bonds) dès la fin des années 80, presque comme le pendant naturel de la monnaie unique. Depuis lors, nous les regardons comme un serpent de mer, presque anxieux devant autant d’évidence et de faisabilité.  Le moment est maintenant venu.

Ces euro-obligations pourraient être réservées à l’investissement et aux grands projets d’infrastructures, indispensables à la digitalisation ou la transition énergétique, domaine dans lequel deux visions du monde s’opposent : l’Europe d’Emmanuel Macron d’un côté et l’Amérique de Donald Trump de l’autre.

Réserver les euro-obligations à l’investissement permettrait non seulement d’en conforter la valeur mais aussi et surtout d’achever de convaincre nos voisins allemands, historiquement prudents par crainte d’y retrouver de la dette restructurée « moins vertueuse ».

L’Europe ne concurrencera pas le dollar à coups de directives. Convergence sociale et fiscale, obligations, budget de la zone euro… L’Europe a besoin d’outils nouveaux dignes de son rang tels que les défend le Président français, il est vrai pour l’instant en minorité… mais aux côtés de dirigeants européens de plus en plus en fragilisés à domicile.

L’émission d’euro-obligations destinées à alimenter un budget de la zone euro (et entre autres de renforcer la circulation de l’euro face au dollar dans le monde) prendrait quelques mois, peut-être une année. Bref, un délai difficilement compatible avec l’ultimatum lancé par le Président américain à l’Europe.

En revanche, la décision de substituer l’euro au dollar dans des contrats signés avec certains pays tiers prendrait tout au plus… quelques semaines. Les freins sont techniquement peu nombreux. Ce qui peut encore retenir la main des dirigeants européens ? La vision d’Europe ! L’Europe doit-elle nous aider à reprendre la main sur la marche du monde ou doit-elle nous aider à affronter la marche du monde ? La nuance est subtile. Elle sépare pourtant depuis vingt ans les visions française et allemande sur le projet européen…

Et si finalement Donald Trump était « l’homme providentiel » que l’Europe n’attendait plus ?

Budget 2021-2027 : remettre l’Europe à l’endroit !

cropped-IMG_20150808_095856_15101.jpgEn ce printemps 2018, le Parlement Européen débat du budget 2021-2027 qui sera exécuté par la prochaine mandature. Il faut se féliciter des bonnes intentions qui commencent à émerger. Malgré la sortie du Royaume-Uni, qui engendre un “manque à gagner” de 10 à 13 milliards si la contribution des 27 autres États-membres restait inchangée, conjointement Commission et Parlement aspirent à maintenir le périmètre budgétaire existant et encouragent même une hausse d’un peu plus d’un milliard. La Commission européenne, pour sa part, souhaite restreindre les financements aux Etats-membres en cas de violation de l’Etat de droit. Et enfin, enfin… plus de moyens pour la défense ! Pour, on l’espère, relayer des faits la vingtaine d’engagements fraîchement conclus au titre de la « coopération structurée permanente » (CSP) dans un monde dont personne ne méconnait la dangerosité et les bouleversements. Bref, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Ce sont là d’excellentes nouvelles. L’Europe avance… Petitement. Modestement. Mais elle avance ! Là où elle semblait vaciller sous les coups de boutoir du Brexit et la montée des souverainismes deux ans en arrière…

Et puis il y a les “vieux démons”… Ceux desquels l’Europe en quête de maturité peine à s’affranchir. Malgré toutes ces bonnes intentions (qui ne sont pas encore acquises rappelons-le), il reste difficile de dépasser les 1,1 % de la richesse produite. L’hypertrophie du secteur agricole demeure… poste ô combien stratégique dans un monde bientôt peuplé de deux milliards d’habitants supplémentaires et frappé par le réchauffement climatique. Mais qui, dans sa construction budgétaire, rapproche plus l’Europe d’un pays en développement que des Etats-Unis qu’elle supplante pourtant en termes de PIB ! Cherchez l’erreur…

Les débat à venir seront denses et riches, engagés pour beaucoup, afin d’ajuster les curseurs d’un à deux, peut-être trois milliards d’un programme vers un autre. Ces débats seront importants et nul ne saurait en minimiser la portée. Mais à vrai dire, le fond du problème se situe ailleurs… Qui imagine un instant fixer le loyer et les charges du locataire suivant en rendant le bail ? Et bien c’est aujourd’hui un peu le mode de fonctionnement de l’Europe en matière budgétaire !

La vision pluriannuelle est une excellente chose. Elle doit être conservée, peut-être même enrichie pour regarder le plus loin possible et de la manière la plus coordonnée qui soit… La transition énergétique, l’intelligence artificielle exigent de telles visions structurelles. En revanche, l’incongruité calendaire qui consiste à décider (à tout le moins fortement orienter) les marges et les priorités de la mandature suivante a un effet déresponsabilisant. Elle gêne la politisation de l’action. Et, n’en doutons pas, elle ne contribue guère à rapprocher les Européens de l’Europe.

Gestion de la crise migratoire, défense, soutien au numérique, intelligence artificielle… Nous ne rendrons pas l’Europe plus démocratique sans réinvestir l’exécutif et le législatif des prérogatives qui doivent être les leurs dans la construction et l’exécution du budget. Ce principe est le fondement de toute construction politique, de tout Etat régalien – depuis des siècles. Il nous faudra remettre l’Europe à l’endroit ; en permettant à la mandature en place de déterminer sa propre trajectoire (ce qui ne doit pas empêcher d’anticiper au-delà, bien sûr). Mais il nous faudra aussi et surtout mettre l’Europe debout ; en conférant à cette dernière les moyens d’une autonomie budgétaire qui lui fait aujourd’hui cruellement défaut pour rapprocher le bulletin de vote de l’action de terrain. Par le développement d’eurobonds ? Par un point de « TVA européenne » redéployé des TVA de chaque pays de l’Union (et non en plus) ? Ouvrons le débat !

Europe sociale, candidatons !

L’Europe réfléchit à une nouvelle administration chargée de prévenir et lutter contre le dumping social… et si elle trouvait sa place dans l’ex-bassin minier ? 

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Il y a plusieurs mois, je soutenais la relocalisation de l’Agence Européenne des Médicaments en région Hauts-de-France, au cœur de l’ex-bassin minier distant à peine d’une vingtaine de kilomètres de la capitale régionale, soit l’épaisseur du trait sur une carte de l’Europe ou du monde. Or, les espaces de projets les plus prometteurs sont ceux qui dépassent le million d’habitants, seuil désormais minimal pour rapprocher périphéries et centralités via des modèles de développement plus collaboratifs, mieux connectés au reste de la planète…  Des villes telles que Barcelone, Alicante, Lisbonne ou Turin, dont nous louons souvent la « renaissance », obéissent à ce modèle. Plus de la moitié des emplois créés chaque année dans l’OCDE le sont dans un espace métropolitain. Que dire enfin de la Silicon Valley prise en comparaison par certains pour parler de REV 3 dans les Hauts-de-France ? Elle irrigue entreprises, laboratoires, starts-up… sur des centaines de kilomètres.

Bref, je persiste et signe ! Artois et Flandres doivent apprendre à regarder dans la même direction (et probablement avec d’autres) quand il s‘agit d’Europe. Une autorité européenne aurait donc toute sa place dans l’ex-bassin minier, classé au patrimoine de l’UNESCO, à côté du Louvre-Lens, « par procuration » de la métropole européenne lilloise. Ce droit commun aurait un impact autrement plus fort que les politiques et dispositifs d’exception auxquels habitants et dirigeants ont fini par s’habituer au fil des ans. Pour être plus clair encore : implanter l’Europe là les citoyens se sentent les plus écartés serait un formidable pied de nez au renoncement ! Et, par là même, couperait l’herbe sous le pied des populistes.

Pourquoi remettre cette affaire sur le tapis ? Pour régler des comptes ? Certainement pas ! Mais apprendre des erreurs passées, oui…

Le Brexit n’a pas eu que pour seul effet de relocaliser deux agences européennes, Dieu merci ! Il a suscité une prise de conscience bien plus large. En région, avec le volontarisme de l’exécutif actuel pour attirer les entrepreneurs britanniques et aller cranter plus loin, plus fort, dans REV 3. Au national, en plaçant la France face à son destin. On ne peut exclure que les conséquences néfastes du Brexit en Grande-Bretagne ait redonné l’envie aux Français, les conduisant à élire un Président jeune, capable de faire travailler ensemble droite et gauche. En Europe enfin, où le désir de société s’exprime. L’Europe arrive à la fin d’un cycle où chacun comprend que la construction par la marché et pour le marché… c’est aussi le suicide par le marché. L’Europe doit devenir autre chose – cette communauté de projet telle que la rêvait Victor Hugo. Sauf que ce n’est pas d’un « rêve » dont il s’agit, mais bien d’une confrontation au réel.

Le rôle de l’OTAN, la direction prise par la Russie, le terrorisme international remettent la défense européenne en selle. La nécessité de rééquilibrer le commerce mondial, la lutte contre le changement climatique, la gestion des flux migratoires, l’intelligence artificielle, rappellent l’importance d’une Europe capable de parler d’une voix forte dans les instances internationales.

Il y a surtout l’aspiration à une Europe plus sociale. Pour la premières fois depuis vingt ans, les volontés (plus ou moins bonnes, il est vrai) se sont mises autour de la table pour ouvrir le dossier des 17 millions de travailleurs détachés. C’est un début ! Insuffisant… Mais suffisamment prometteur pour qu’on ne le balaie pas d’un revers de la main sous couvert de fatalisme. L’Europe envisage de se doter d’un « nouvel endroit où seraient réunies les administrations nationales pour coopérer, échanger de l’information et faciliter les inspections communes » pour reprendre le propos exact de la Commissaire chargée de l’emploi et des affaires sociales, Marianne Thyssen. En clair :

Cette nouvelle Autorité européenne du travail, qui serait calquée sur le fonctionnement d’Europol (elle-même disposant d’un siège à La Haye et d’un bureau à Lyon), va devoir trouver sa place – au propre comme au figuré.

Chacun connaît mon attachement à l’Europe. Je ne dis pas qu’il faille faire feu de tout bois ! Je dis simplement deux choses.

1/ Rien n’empêche les Hauts de France de réfléchir d’ores et déjà à une nouvelle candidature dans l’hypothèse (probable) où cette nouvelle autorité verrait le jour. A condition d’y réfléchir collectivement, en mode « euro-région » et non en mode « ville », au risque de connaitre une déconvenue similaire au dossier de l’AEM. Une implantation à vingt kilomètres de Lille, tout en gardant la visibilité et le prestige de la métropole européenne, fait sens.

2 / La future Agence européenne du travail (appelons-la de cette façon) présenterait des caractéristiques bien différentes de celles de l’Agence européenne des médicaments, notamment en termes de retombées économiques. Mais elle présenterait un attrait comparable et ô combien précieux : ramener l’Europe dans l’ex-bassin minier du Pas-de-Calais… si nous estimions que telle est la voie à prendre. Chacun l’aura compris, je fais partie de ceux là. Je suis intimement convaincu que nous avons besoin d’un tel signal européen pour entériner la  mobilisation grandissante en faveur de l’Engagement pour le Renouveau du Bassin Minier, du Louvre Lens, des zones franches. Mais personne ne peut le faire seul…

On ne saurait fustiger l’Europe pour sa faiblesse de projet social et rester passif le jour où celui-ci vous tend, même timidement, les bras. Peut-être, cette responsabilité est-elle plus forte encore de la part de dirigeants eux-mêmes issus de territoires où les symboles ont façonné l’Histoire. Nul doute que la mobilisation d’un ancien bastion industriel, marqué par les délocalisations et les luttes sociales passées, pour accueillir ce qui pourrait être demain un acteur de poids de l’Europe sociale, ajouterait à ce symbole.

Demain, l’Europe sociale !

cropped-IMG_20150808_095856_15101.jpgOn ne cesse d’entendre  « l’Europe libérale » dénoncée telle une injure. On en oublierait presque que le libéralisme, avant d’être une théorie économique, est une philosophie. Elle place l’individu et la liberté au-dessus de toute autre considération. Alors oui, parce qu’elle s’est battue contre tous les obscurantismes depuis la Renaissance jusqu’au sortir de la seconde guerre mondiale, l’Europe est libérale ! C’est grâce à cet ADN libéral que nous vivons dans un espace de paix où chacun peut s’accomplir, individuellement ou collectivement, indépendamment de son orientation – politique, philosophique, religieuse, sexuelle…

 

 Le libéralisme ne peut qu’être social

 

De Mirabeau à François Bayrou, le courant centriste auquel j’appartiens a fait vivre cette pensée libérale qui considère qu’il ne peut y avoir de compétition juste sans cultiver l’égalité des chances ; qui considère qu’il ne peut y avoir de liberté sans commencer par affranchir de l’ignorance, de la maladie, de la pauvreté. Pour nous centristes, cette liberté est le socle de la démocratie, comme la démocratie est le socle de l’Europe. Ces valeurs dépassent de loin le clivage gauche-droite, non moins indispensable à cet équilibre.

Au cours du 20ème siècle, les libéraux ne sont pas parvenus à défendre cette vision de la société dans la continuité, en France comme dans le reste de l’Europe. Par deux fois, à la veille des guerres mondiales. Et plus récemment dans le dernier quart de siècle, où le marché a pris l’ascendant sur ce qui le régule. C’est ainsi que le libéralisme social qui avait permis de vaincre le nazisme par les armes puis d’éloigner le communisme par le progrès se voyait relégué par le libéralisme économique  mû par le seul profit. Après tout, peu importe que le progrès échappe, tant que le profit demeure ! Tel semblait être l’horizon de ce néolibéralisme usurpé et faussement adossé à la pensée libérale classique. C’est ainsi que l’Europe allait laisser filer toute une production de masse, avec ses emplois, sans réelle alternative. Tout au plus fallait-il concéder à rediriger une part plus importante du profit via les politiques sociales vers celles et ceux durablement éconduits du progrès.

Las ! Nous sommes arrivés à un point où ce néolibéralisme, en renvoyant dos à dos pros et antimondialistes, fait peser un grave danger sur l’Europe.

D’abord, parce que les besoins sociaux sont tels qu’ils excèdent désormais la part de profit pouvant y être consacrée dans une économie ouverte – d’où l’inexorable creusement des déficits et l’assommoir fiscal subi par la classe moyenne.

Ensuite, parce que la digitalisation et l’intelligence artificielle bousculent les codes de la mondialisation. Hier « usine du monde », l’Asie devient un moteur du profit mondial.

Enfin, parce que des politiques sociales passives supposées rendre acceptables l’éviction au progrès ne peuvent, à terme, qu’engendrer le rejet des classes populaires et moyennes précarisées. Nous sommes bel et bien entrés dans cette séquence qui a débuté avec le « non » au traité constitutionnel de 2005, suivi du raz-de-marée populistes au Parlement en 2014, puis le Brexit en 2016…

Ainsi nous guettons faussement anxieux l’implosion de l’Europe alors que le vrai danger se situe dans une sorte d’érosion populaire, plus feutrée mais tout aussi redoutable.

 

La première des politiques sociales, c’est l’emploi !   

 

La vérité, c’est que l’Europe est bien plus sociale qu’on ne le dit ! Le social ? Les Européens y consacrent chaque année un peu moins du tiers de la richesse qu’ils produisent (29 % exactement), soit environ 4300 Md€… l’équivalent du PIB du Japon ! Certes les orientations de la Commission Européenne dans ce domaine restent non contraignantes, comme il est  rappelé à l’envi. Mais… l’Europe fait-elle seulement rêver quand elle contraint ?

En réalité, l’Europe sociale a été présente à chaque étape de la construction européenne,  depuis le traité de Rome en 1957 jusqu’à la charte des droits fondamentaux en 2000. Outre la reconnaissance du dialogue social, l’Acte Unique en 1986 mit la santé au travail au cœur des préoccupations. Fils d’ouvrier de l’industrie chimique décédé prématurément de maladie professionnelle, comme beaucoup de salariés de l’ex bassin minier du Pas-de-Calais, puis-je y rester insensible ? Il suffit de feuilleter les milliers de pages de REACH pour prendre conscience du chemin parcouru en un quart de siècle à peine en matière de santé grâce à l’Europe. Celles et ceux qui aspirent à faire de la lutte contre les perturbateurs endocriniens le prochain combat sanitaire de la décennie doivent bien se souvenir que rien de ce qu’ils ambitionnent ne serait possible sans le travail accompli par des députés européens, vingt ou trente ans en arrière, le plus souvent en dehors du tumulte médiatique.

A y regarder de près les lois de 2002 des secteurs sanitaire et médico-social, la loi de 2005 relative à l’égalité des chances, l’accessibilité des lieux publics, l’inclusion scolaire des enfants porteurs de handicaps, toutes ces orientations sont fortement inspirées de directives européennes. Que la France tarde plus que ses voisins à retranscrire le droit communautaire dans son droit national et qu’elle en complexifie l’application par une sur-norme préjudiciable est un autre sujet, en revanche…

Qui se souvient des accords-cadres conclus par les partenaires sociaux européens à la fin des années 90 en matière de contrats à temps partiels ou à durée déterminée ? Ils firent évoluer la réglementation française dans un sens plus protecteur que le droit national ! Réalisons-nous combien l’Europe par une simple directive (la 2000/78) nous protège de politiques trop sectorielles, tel le « SMIC jeunes » refusé (à raison) par notre jeunesse ?

En 2017, l’une des premières mesures intergouvernementales prise par le gouvernement d’Edouard Philippe a été de décréter la lutte contre la pauvreté des enfants priorité nationale. Cet objectif structure désormais l’action de l’Etat, des CAF et des Conseils Départementaux – scolarisation, accès à la garde d’enfants, accompagnement des familles monoparentales… Lubie ? Ou volonté d’inscrire la France dans l’orientation 11.b. du Socle Européen des Droits Sociaux… pourtant non contraignant ? Il s’agit bien sûr d’un exemple parmi bien d’autres.

Dans la région des Hauts-de-France où je vis, tous les cinq ans et par le biais des fonds structurels l’Europe « rajoute au pot » l’équivalent d’une année de budget propre (soit environ 1.7 Md€).  En cela, la lutte contre la fracture numérique ou le canal Seine-Nord participent bien plus que n’importe quelle politique sociale. Car la première de ces politiques sociales, c’est bien l’emploi ! Celui que l’on garde. Celui que l’on retrouve plus facilement.

Dans le département du Pas-de-Calais, l’enveloppe du FSE (Fonds Social Européen) représente plus que la totalité des fonds que l’Etat alloue pour une année d’hébergement d’urgence des populations les plus fragiles (crise migratoire comprise). Voilà bien beaucoup des sigles, convenons-en… mais qui nourrissent autant d’actions portées par le secteur associatifs et les collectivités – l’Ecole de la seconde chance, la garantie jeune…

Bien que non contraignante, l’Europe sociale est infiniment plus présente qu’il n’est dit et qu’on ne le perçoit. Mais le fait est qu’une addition d’actions n’a jamais fondé un projet. Et c’est bien là où l’Europe doit passer la vitesse supérieure.

 

L’Europe est prête, plus qu’on ne le dit… 

 

Le 26 avril 2017, la Commission Européenne lançait le « socle social » avec un timing qui, à lui seul constitue déjà un acte politique – un an après l’issue du référendum britannique, lors duquel pro et anti Europe s’écharpèrent autour du système de santé et des droits sociaux… Mais aussi et surtout, pile dans l’entre deux tours de la campagne présidentielle française alors qu’une victoire de Marine Le Pen ne pouvait être exclue.

On peut y voir le énième signe d’une Europe qui tente désespérément de se pencher sur les questions sociales. On peut également y voir le signal d’une Europe subtilement plus résolue à réfléchir au qui, au quoi et au comment d’un projet social. C’est à nous, Européens, d’en décider.

Tout d’abord le qui. Il apparaît hautement souhaitable de réserver le chantier de l’Europe sociale à la zone euro dans un premier temps, précisément parce qu’elle présente des écarts de compétitivité plus relatifs. Ce qui permettrait de cranter sur des réalisations concrètes, indispensables pour gagner en crédibilité et dans des délais satisfaisants. Un tel scénario permettrait de refonder l’euro-groupe autour d’objectifs nouveau. Le pacte de stabilité et de croissance, aujourd’hui synonyme d’austérité  devant les opinions publiques nationales, pourrait devenir un pacte de convergence économique et sociale. Les Etats pourraient être responsabilisés devant la Commission Européenne via le semestre européen, à l’instar de ce qui est déjà pratiqué en matière de déficits publics. Voilà une orientation, qui à défaut d’être simple, aurait le mérite de fédérer les différents courants de droite et de gauche en Europe qui, de toutes façons, se trouvent dans le même bateau en affrontant la mondialisation dérégulée d’un côté et la montée des populismes de l’autre…

La question du quoi reste, de loin, la plus sensible. Les Européens qui ne se sont pas expatriés au cours des cinq dernières années (en réalité la très grande majorité d’entre nous) seraient à la fois agréablement et désagréablement surpris des possibilités qu’offre l’Europe. En matière de prestations familiales ou d’assurance chômage, il est déjà plus aisé qu’on ne le pense d’ouvrir des droits dans un pays et de les liquider dans un second (merci l’Acte Unique). A quelques rares exceptions près, la reconnaissance des diplômes n’est (presque) plus un problème. C’est moins vrai en matière d’invalidité ou d’accidents du travail où, par exemple, deux systèmes continuent de s’opposer (l’un fondé sur les droits acquis l’autre sur le risque). Or, quand cela coince… cela coince moins sur des questions de taux que sur des questions d’assiette. C’est pourquoi cette harmonisation, plus complexe qu’il n’y parait, reste la priorité des priorités. Nous n’harmoniserons pas ce que nous ne savons comparer !

La question centrale reste bien évidemment celle du modèle contributif, rendu complexe par la coexistence des deux modèles béveridgien et assurantiel (respectivement financés par l’impôt ou les charges sociales). Faire converger la fiscalité des entreprises est fondamental pour freiner le dumping au sein de la zone euro (près de 15 points séparent actuellement le plus et le moins disant). Mais le chantier fiscal s’avérera inopérant si nous l’isolons de celui des charges sociales, notamment en France et en Allemagne où elles sont très majoritairement supportées par le travail (à l’inverse de la plupart de nos voisins d’Europe centrale qui favorisent la consommation et l’impôt).

Faisons preuve de courage et de réalisme… ou ne faisons rien ! Ne pensons pas un instant, Français, que nous imposerons la convergence européenne sur notre modèle. D’abord, parce qu’il n’est regardé comme tel que par nous-mêmes ! Beaucoup moins par nos partenaires, ébahis devant tant de résilience à éconduire les jeunes et les séniors de l’emploi. Ensuite, parce que le modèle assurantiel est bousculé par la mondialisation – qu’il soit en France ou ailleurs. Nous ne demanderons pas à nos partenaires de réaliser l’essentiel d’un chemin… qui les exposera plus fortement à la concurrence asiatique.

Nous restons le seul pays de l’Union à faire peser aussi fortement le financement de la protection sociale sur le travail et aussi peu sur la consommation. Une augmentation de trois points de TVA permettrait une diminution d’un dixième les charges sur le travail ! Un point supplémentaire permettrait de décharger complètement le travail du risque « famille » par exemple. Nous aurions alors une TVA proche de celle du Danemark (peu réputé pour être un enfer social), de la Pologne et de l’Irlande (qui mettent parfois plus en concurrence nos entreprises que l’Asie). Pour nous poser les bonnes questions, posons d’abord le bon cadre.

 

L’Europe sociale s’imposera par ses symboles,

mais elle doit faire attention à ses totems…   

 

Méfions-nous de la tentation d’un système social européen créé par fusion des systèmes nationaux existants. Un tel projet s’avère utopique sur un plan politique et ne ferait qu’ajouter du blocage au blocage. Surtout, une telle hypothèse ne résiste pas un instant aux enseignements des sciences sociales. Il n’existe aucun exemple de centralisation réussie de ce type dans l’Histoire de l’occident… encore moins à l’échelon du demi-milliard d’habitants. Par essence, les politiques sociales ne sont jamais aussi efficientes lorsqu’elles se déploient au plus près des populations. Telle est l’enseignement de la décentralisation en France, même si on peut se montrer critiques sur d’autres points. Bref, l’enjeu dans l’enjeu sera bien la coordination des différents régimes nationaux.

Une partie de la réponse se trouve dans les algorithmes, bien-sûr en veillant à ce que le guichet de demain garde un visage humain. La création d’un numéro de sécurité social unique européen serait de nature à faciliter beaucoup de choses. « Bureaucratie ! » crierons les souverainistes. Comme le criaient les détracteurs de la sécurité sociale qui déjà,  en 1945, dénonçaient un « fichage » et la « soviétisation» du système de santé. Imaginons un instant que nous poussions l’audace jusqu’à en faire également le numéro fiscal unique, nous franchirions une étape cruciale en matière de lutte contre la fraude et le travail illégal.

L’Europe sociale s’imposera par des symboles – une ou deux mesures emblématiques nivelées « par le haut », telle la monnaie unique en son temps en matière d’intégration économique, Erasmus en matière de savoirs… Ouvrons le débat ! Je ne sais quelle devra être cette mesure. J’observe simplement qu’à l’heure où l’Europe appréhende les effets du vieillissement démographique, opter pour le congé parental enverrait un signal extraordinairement politique, de même que la parité salariale à un moment où l’Europe entend marquer sa différence en matière d’égalité hommes-femmes devant le reste du monde.

Dans certaines situations, ce nivèlement devra s’opérer « proportionnellement » en prenant en compte les parités en pouvoir d’achat. C’est bien évidemment le cas du salaire minimum, à fixer en pourcentage du salaire moyen de chacun des pays. Définir ce salaire minimum en fonction des branches (avec un plancher), et non en l’appliquant de façon uniforme, serait de nature à promouvoir son acceptabilité.

Comme dans tout défi, l’Europe sociale aura ses totems. Ne les esquivons pas ! Nous serions  hors-sujet… Mais prenons bien garde à ce qu’ils ne nous détournent pas de l’essentiel.

La directive des travailleurs détachés fait évidemment partie de ces questions sensibles. Fixée en 1996 avant l’euro, elle ne correspond plus aux défis de la digitalisation, des circuits courts… Soyons créatifs en imaginant des compromis réalistes sur un plan politique et technique. Une solution pourrait être d’appliquer le taux de charges du pays le plus protecteur des intérêts du salarié (indépendamment de son statut de pays d’origine ou de détachement), d’abord graduellement jusque dans sa totalité à mesure que le détachement s’étend jusqu’à sa durée plafond – durée plafond qui deviendrait, de fait, le droit commun. Une alternative pourrait consister en un taux de charges convergé applicable aux seuls travailleurs détachés. Elle présenterait l’intérêt de faire supporter plus collectivement l’effort de convergence (en laissant la possibilité aux pays dont les droits sont plus protecteurs au salarié d’acquitter le différentiel de charges).

Bref… que la directive des travailleurs détachés mérite une refonte est une chose. Mais n’est-ce pas traiter des conséquences à la place des causes que de focaliser l’Europe sociale sur ce seul chantier dont on sait qu’il commencera par crisper avant d’aider au compromis ?

Y a-t-il encore quelqu’un pour croire qu’un travailleur polonais ou roumain rêve de s’expatrier dans des conditions précaires ? Rappelons-nous que l’extension à l’est au début des années 2000 s’est réalisée à fonds structurels constants. L’ouverture au marché a été le seul modèle proposé par l’Europe à une Pologne ou une Hongrie qui soixante-dix ans après Yalta et trente ans après la chute du mur de Berlin, continuent de regarder avec anxiété l’activisme russe à leurs frontières et la réminiscence nationaliste.

L’Europe ne fera pas société sur la base de son marché. Elle ne règlera pas plus ses écarts de compétitivité par des directives mais par un projet fédéraliste ambitieux. Près de 800 Milliards d’euros d’investissements publics et privés ont fait défaut au cours de la décennie perdue 2010-2020 dominée par la crise des subprimes et des dettes souveraines. Ce que le plan Juncker, pour salutaire qu’il soit, n’est pas parvenu à rattraper, loin s’en faut.

Dans son discours de la Sorbonne en septembre dernier, le Président Macron a avancé l’idée que puisse être réservé une part plus importante des fonds structurels aux pays présentant des écarts de compétitivité les plus importants et en conditionnant leur accès à des efforts de convergence. Ce serait une occasion historique… pour plein de choses ! D’abord, remettre à l’endroit le calendrier budgétaire de l’Union – actuellement c’est la mandature sortante qui fixe la trajectoire budgétaire des cinq années de la mandature suivante…. Ensuite, créer l’autonomie financière par redéploiement des fiscalités nationales existantes, par le biais des euro-projects. Bref, retournons le problème comme on le voudra… l’Europe sociale, si nous la voulons réellement, sera tout sauf déconnectée des investissements nécessaires à la ré-industrialisation du continent ou encore la défense européenne, fédératrice bien au-delà de sa seule commande publique…

Dans les mois qui nous séparent de la prochaine élection européenne, l’urgent est de maintenir le cap des réformes dans le pays. Non seulement parce qu’elles sont nécessaires d’un point de vue macroéconomique mais aussi et surtout parce que c’est à ce prix que la France gagnera en crédit auprès de l’Allemagne et bien d’autres pour, demain, réenchanter l’Europe – que ce soit sur un plan économique, monétaire, géopolitique. Ou social.

 

 

 

Flandres et Artois sont condamnés à regarder ensemble vers l’Europe.

cropped-IMG_20150808_095856_15101.jpgOn le sait maintenant Lille était loin du compte pour remporter l’Agence Européenne des Médicaments (AEM). Passé la déception, c’est toutefois le très faible score obtenu par la capitale des Flandres qui interpelle – 3 points. Autant dire que seule la France a voté pour elle-même.

Petit retour en arrière… Le 24 juin 2016, tout en plaidant pour une candidature des Hauts-de-France je mettais en garde contre un écueil. Nous devions, selon moi, nous méfier de notre vieux démon centralisateur qui nous conduit trop souvent à regarder la mondialisation à une mauvaise échelle. Pour avoir une chance de l’emporter, nous devions défendre bien plus que le projet d’une ville. Ma crainte était alors de voir Lille rapidement « noyée » dans une longue liste de villes prétendantes. Or, c’est bien ce qu’il s’est produit…

Nous devions proposer autre chose, un projet alternatif qui aurait permis à la Commission Européenne d’envoyer un contre-message fort au Brexit. Par exemple en implantant l’AEM, là où l’on doute le plus de l’Europe. Pourquoi pas dans l’ex bassin minier ? Parce que Le Louvre… Parce que le classement au patrimoine de l’UNESCO… Et surtout parce « L’AEM de Lille implantée à Lens » ne changeait rien au rayonnement lillois. Tout comme l’OMS est implantée à quelques kilomètres du cœur de ville genevois. Tout comme la Silicon Valley (que beaucoup prétendent calquer) s’étend sur une centaine de kilomètres. Tout comme les chefs-lieux administratifs sont rarement des capitales économiques dans les Länders allemands…

Partout dans le monde les métropoles qui tirent meilleure partie de la globalisation sont celles qui parviennent à se développer extra muros en emmenant les territoires voisins. Et non celles qui tentent d’empiler du projet dans des espaces rétrécis au mépris d’enjeux opérationnels et durables.

Chacun l’aura compris, Lille, Lens, Arras, Valenciennes, là n’était pas vraiment le problème. L’échec de la candidature de Lille nous a surtout jeté à la figure notre incapacité à nous projeter collectivement dans une vision eurorégionale quand nous voulons parler au reste du monde. Lille et sa métropole ne sauraient être tenue seules responsables.

Nous avons déployé des trésors de communication pour montrer combien nous étions capables d’accueillir 900 nouveaux collaborateurs et leurs familles – un effectif à peine plus élevé que celui d’une grande administration territoriale ou d’Etat comme il y en existe des dizaines dans n’importe quel chef-lieu de région.
Nous sommes restés muets, en revanche, sur l’environnement à réserver aux milliers voire dizaines de milliers d’emplois induits, en réalité le vrai cœur de l’enjeu.

Le marché mondial du médicament s’élève à quelque 1000 Md€ annuels, sans compter le numérique, les bio et nanotechnologies qui révolutionneront le domaine de la santé. Rapprocher 1 % de cette production équivaut 8 points de PIB régional ! Avons-nous porté un projet d’aménagement à la hauteur ? Avons-nous témoigné d’un engagement européen suffisant ? Avons-nous parlé troisième révolution industrielle qui pourtant nous tient tant à cœur en région Hauts-de-France ? Je ne le pense pas.

La Métropole Européenne Lilloise ne pouvait réussir sans afficher une synergie avec ses voisins – au lieu de quoi elle s’est focalisée sur un projet architectural, une offre hôtelière, un dynamisme culturel – arguments indéniables mais qui en définitive n’offraient pas grand-chose de plus que ce que pouvaient offrir Milan, Copenhague, Barcelone, Amsterdam…

Aurions-nous remporté le vote de la Commission ? Impossible de le dire. Mais ce qui est sûr, c’est que nous aurions engagé un changement dont sont friandes sur le long terme les directions stratégiques de d’Amazon, de Google, de Cisco… Et rien que cela c’était déjà gagner quelque chose, même en échouant dans la relocalisation de l’AEM !

Depuis lors, Lille a encaissé un échec cuisant qui a quelque peu entaché sa confiance, même si ce n’est que temporaire. L’ex bassin minier, qui aurait pu créer son propre « plan Marshall » en s’invitant comme « base arrière de l’industrie pharmaceutique et du numérique » s’est quant à lui encore un peu plus replié vers les extrêmes, attendant un énième plan d’urgence, au risque de finir par agacer d’autres bassins de vie s’estimant également sinistrés.

Il est trop tard pour refaire le match. Mais il est grand temps d’opérer une prise de conscience. Cette candidature « ratée » doit être une chance ! Ne nous voyons pas plus grand que nous sommes, mais regardons les forces qui sommeillent en nous.

La Métropole Européenne Lilloise que nous voyons « incontournable » à l’échelle des Hauts-de-France affiche une attractivité plus relative à l’échelle de l’Europe et du monde. Acceptons ce constat.

En ce qui les concerne, les territoires de l’ex bassin minier doivent sortir de leur isolement. Ils ne doivent pas confondre identité et éparpillement. Alicante compte plus d’habitants que l’arrondissement de Lens. N’importe quelle ville moyenne allemande (comparable à Lens, Douai ou Arras) compte cinq à dix fois plus d’habitants et se trouve souvent rattachée à un district trois à cinq fois plus important que nos communautés d’agglomération. L’heure n’est donc plus au BHNS qui enferme les mobilités … mais au passage à trois voies de l’A21 ainsi qu’à la connexion des zones d’activités au canal Seine-Nord qui ouvrent ! C’est à ce prix que nous tirerons structurellement profit des zones franches de l’Engagement pour le Renouveau du Bassin Minier, que nous attirerons à domicile les entrepreneurs de la rénovation urbaine, de la haute qualité environnementale, du rebond automobile, du numérique…

Bref, l’échec de l’AEM nous apprend une chose essentielle : quand elles veulent regarder vers l’Europe et le Monde, Flandres et Artois sont condamnés à regarder ensemble, et avec d’autres, dans la même direction.

Ce que l’esclavage libyen nous apprend de l’Europe.

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Les images d’êtres humains tenus en esclavage en Libye nous rappellent combien la modernité n’est jamais acquise, que les régressions sont possibles partout dans le monde.

Nous sommes nombreux à exprimer notre nausée pour inciter les gouvernants à agir. Mais au-delà de la mobilisation virale sur les réseaux sociaux – on serait tentés de dire “une de plus” – la question reste bien “comment” ?

Nous sommes à l’aube d’une nouvelle accélération de la globalisation. Le monde de 2050 sera plus riche de 2 milliards d’habitants. Il repoussera les frontières de la technologie, des idées, du progrès. Il sera porteur d’espoirs incroyables.

Mais il produira d’autres dangers. Bien-sûr les crises financières et le terrorisme sur lesquels toute victoire n’est jamais que transitoire. La tentation d’utiliser l’intelligence artificielle à des fins militaires ; les réfugiés climatiques ; des tensions croissantes sur les matières premières ; l’accès à l’eau ; et même le passage aux énergies renouvelables, pourtant nécessaire pour sauver l’Humanité, viendront bousculer des équilibres sociaux et géopolitiques.

S’ils veulent continuer à défendre le principe d’universalité chez eux, les Européens sont condamnés à sortir d’une zone de confort dans laquelle ils se complaisent depuis la fin de la guerre froide. Nous, Européens, devons parler d’une voix unique pour être audibles dans le monde, demain prendre part à de nouvelles formes de régulation.

La défense et la diplomatie commune ont pris cinquante ans de retard. Nous avons une décennie devant nous pour le combler avant que ne s’installe un nouvel ordre mondial dont nous ne voudrions pas.

Je ne mésestime en rien la difficulté, les résistances. Candidat, pendant la campagne de 2014 j’avais proposé de réfléchir à une fusion des représentations diplomatiques de chacun des Etats de l’Union dans le monde sous la forme d’« ambassades des 28 », de façon expérimentale d’abord, et bien sûr avec les capitales qui le souhaiteraient, sous la forme de coopérations renforcées. Je réitère avec force ce projet, embryon d’une conscience et d’une citoyenneté européenne à l’international.

Avec un peu plus de 200 ambassades et consulats, la France dispose de la seconde représentation diplomatique mondiale – derrière les Etats-Unis. Désormais seule puissance nucléaire depuis le Brexit, la France fournit également la majeure partie des bataillons lors d’opérations extérieures – ce qu’elle ne pourra éternellement faire dans le respect des critères de convergence économique.

Plus d’un demi-siècle après sa volte face sur la Communauté Européenne de Défense, la France dispose de tous les atouts pour réveiller une puissance globale qui sommeille !

Oui, nous voulons l’Agence Européenne des Médicaments en région Hauts de France !

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Cinq mois après le choix de Lille pour porter la candidature de la France à la relocalisation de l’agence européenne des médicaments (EMA), on sent poindre les premiers doutes. Doutes quant à la stratégie, doutes quant aux atouts défendus. Voire, pour Madame la Maire de Lille, des doutes quant à la résolution du gouvernement à défendre avec suffisamment de vigueur la candidature française (et donc lilloise) devant les partenaires européens…

Bien-sûr l’attractivité de la capitale des Flandres, sa proximité avec Londres et Bruxelles constituent, avec sa culture, son dynamisme, son ouverture sur le monde ses plus beaux atouts. Alors pourquoi douter ?

Depuis le premier jour, je n’ai cessé de mettre en garde face à un écueil dans lequel, je le crains, la candidature française aura fini par se laisser piéger.

Mon sentiment est que le projet lillois a su répondre brillamment à une commande opérationnelle (le choix du site, son environnement) mais peine à répondre à la question politique – en définitive pourquoi l’agence viendrait-elle à Lille plutôt qu’à Copenhague ou Milan également porteurs d’atouts ?

2017 n’est plus 1995 (on se souvient que Lille fut candidate à cette époque). L’équation ne saurait se résoudre à une seule lutte de pouvoir entre capitales ou pays. Le Brexit est passé par là, rebattant les cartes, les messages, les symboles …

Je n’ai eu cesse de rappeler que restreindre la candidature française à une ville fut de nature à normaliser cette dernière.

J’ai souvent rappelé un chiffre parce qu’il témoigne à lui seul de l’enjeu derrière l’enjeu : 1000 Milliards d’euros. C’est le poids du marché mondial du médicament. Rapprocher 1 % de cette production en région Hauts-de-France constituerait un apport de 10 milliards de richesse supplémentaire (soit 8 points de PIB régional). Qui peut croire qu’un tel projet puisse encore être l’affaire d’une métropole seule, même dépassant le million d’habitants ?

Depuis le premier jour où j’interpellai les décideurs publics et la classe politique, j’ai été convaincu que la candidature qui ferait la différence serait celle qui parviendrait, au-delà de la qualité du dossier, à envoyer deux messages – le premier aux Européens, le second à la Commission Européenne.

Aux Européens en parlant non plus aux seuls convaincus mais bien à ceux qui doutent. Cela fait longtemps que ceux-ci ne vivent plus en cœur en métropole mais à vingt ou trente kilomètres, là où l’Europe a été rendue suspecte de fragiliser le tissu social et économique. Ils forment les bataillons de l’euroscepticisme sur lesquels les extrêmes et l’abstention peuvent encore progresser.

A la Commission Européenne parce que l’Europe cherche désespérément à renouer avec des symboles et une légitimité perdu. A vrai dire, là réside la vraie stratégie post-Brexit pour celle-ci : montrer qu’elle peut encore, à travers ses choix politiques, contribuer à réduire les inégalités territoriales.

Voilà pourquoi j’ai défendu l’ex bassin minier et ses habitants au cœur de ce dossier de candidature. C’eut été le meilleur des pieds de nez à offrir aux extrêmes, qui d’ailleurs ont encore gagné du terrain sur ce territoire depuis le référendum britannique.

La santé n’est plus le domaine réservé de la chimie – loin s’en faut ! Les nano, biotechnologies, les matériaux innovants, l’intelligence artificielle, la transition numérique y prendront une place croissante – et rapidement. Réhabilitation des friches industrielles, mobilisation de la jeunesse, emplois d’avenir, formation continue… ces enjeux sont pleinement ceux de l’Engagement pour le Renouveau du Bassin Minier. Alors ne juxtaposons pas les actions, les projets, les calendriers, mêlons-les !

La question est aujourd’hui moins de savoir si la métropole lilloise saura accueillir les 500 collaborateurs de l’Agence, ce dont personne ne doute un instant. La question est plutôt de savoir comment transformer ce projet en locomotive pour les territoires voisins en jouant pleinement des effets leviers, en créant les milliers voire les dizaines de milliers d’emplois induits.

C’est à ce prix que l’Europe y accordera l’attention qui est due à cette candidature tout comme les élus en région qui, reconnaissons-le, jusqu’à présent n’ont pas su faire front sur ce dossier comme ils ont su le faire pour le Canal Seine Nord, les dotations aux collectivités ou encore la défense des emplois aidés !

Monsieur le Président de la République, aidez la région Hauts-de-France à s’aider en exigeant de cette dernière qu’elle taise ses centralités et ses divisions !

Madame la Maire de Lille, Monsieur le Président de Région, profitez de cette opportunité pour accélérer l’intégration de la région Hauts-de-France autour d’une vision  européenne large !

Mesdames, Messieurs les élus de la CALL prenez conscience de votre pouvoir d’action. Il est bien plus large que vous ne l’imaginez. Votre place est centrale, au propre comme au figuré, au sein de cette nouvelle « euro-region » des Hauts-de-France. Les mains qui ne se tendent pas ne peuvent être saisies.